Olivier Guez ("Mesopotamia"): "J'ai passé des années à préparer ce livre tant la documentation est énorme"
"Mesopotamia" d'Olivier Guez est un des livres importants de cette rentrée littéraire. On y découvre la vie de Gertrude Bell, une aventurière, archéologue, espionne, une faiseuse de rois, amie de Lawrence d'Arabie, qui a voulu ressusciter la mythique Mésopotamie. Entretien.

- Publié le 06-09-2024 à 17h10
- Mis à jour le 13-09-2024 à 11h42

Olivier Guez, romancier, essayiste, ancien journaliste avait déjà frappé les esprits en 2017 avec son roman La Disparition de Josef Mengele (Grasset) salué par le prix Renaudot.
Dans les pages de notre supplément culturel du mercredi 4 septembre, Jacques Franck avait salué Mesopotamia *** avec une critique très favorable. Dans un entretien, nous revenons avec l'auteur sur ce livre qui éclaire bien des aspects de la poudrière actuelle au Moyen-Orient à travers l'histoire méconnue de Gertrude Bell (1868-1926), aventurière britannique, archéologue, espionne, amie de Lawrence d'Arabie. Elle a dessiné les frontières de l'Irak après la chute de l'Empire ottoman, dans cette Mésopotamie millénaire, berceau de l'humanité entre les deux fleuves, Tigre et Euphrate.
Pourquoi votre fascination pour Gertrude Bell ? L'avait-on oubliée ?
Son parcours fut exceptionnel : archéologue, exploratrice, espionne, chef du renseignement, faiseuse de rois. Elle était la femme la plus puissante de l'empire britannique dans les années 20. Son parcours, l'influence politique qu'elle a eue, les conséquences de ses actions et de ses rêves dont on paye toujours un prix élevé aujourd'hui, méritaient bien un livre. Comme d'autres femmes, elle avait un peu disparu des tablettes, écartée de plus par la figure tutélaire de Lawrence qui a écrit un chef-d'œuvre, Les sept piliers de la sagesse, ce qu'elle n'a pas fait. Ensuite, le film sur Lawrence d'Arabie a achevé de créer un mythe mondial autour du seul Lawrence. Et le royaume d'Irak qu'elle avait forgé a été balayé par la révolution de 1958. Les Fayçal qu'elle avait installés au pouvoir ont été assassinés. L'Irak était une créature mort-née, une source de déséquilibres en toutes sortes. La postérité de Gertrude Bell en a souffert, même si elle a laissé à son actif la création du musée archéologique de Bagdad, mais qui lui-même a été broyé par la guerre en 2003.
Il y a bien eu en 2015 le film de Werner Herzog, The Queen of the Desert avec Nicole Kidman, qui lui fut consacrée ?
Je ne l'ai pas vu pour ne pas être influencé par la vision de Werner Herzog. Mais j'ai passé des années à préparer ce livre tant la documentation est énorme si on veut écrire sur un personnage historique comme elle et si on s'intéresse au Moyen-Orient. Voir comment tout cela a été fait à l'époque un peu à la va-vite avec une folle nonchalance. C'était passionnant à raconter. Tous les faits historiques et les caractéristiques de Gertrude sont vrais.
Tout est-il parti de l'effondrement de l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale ?
Le Moyen-Orient était oublié, il avait végété durant des siècles, abandonné par les grandes puissances au profit de l'Amérique et de l'Afrique. Mais, avec le canal de Suez et la découverte des réserves pétrolières, il redevient, comme il l'était dans l'Antiquité, le barycentre du monde. Alors toutes les grandes puissances se jettent sur ce territoire d'autant plus qu'il y avait un vide de pouvoir. La Grande-Bretagne en tête, la plus grande puissance de l'époque, à la diplomatie complexe d'un "billard à mille bandes", avec trois centres de décision (Londres, Delhi et Le Caire) dont chacun tirait dans son sens. Il y avait aussi un conflit mondial en cours et pour arriver à la victoire, on a alors promis tout, à tout le monde, et en même temps !

Sans tenir compte des populations locales…
Le sort du monde se jouait et il s'agissait de remporter la guerre, avec la fin qui justifiait les moyens. On parait au plus pressé en fonction des intérêts du moment. On considérait à l'époque que les Arabes étaient menue monnaie, qu'ils étaient sortis de l'Histoire depuis des siècles sous la domination turque. Il y avait par contre la menace allemande du Djihad qui voulait couper l'Angleterre de l'empire des Indes.
Cet arbitraire a semé les graines des conflits qu'on vit encore au Moyen-Orient aujourd'hui.
C'est comme en Europe centrale. Dans toutes ces régions, il y avait de grands empires avec de tout temps, des populations mêlées. À partir du moment où on a voulu imposer des États nations, cela a été la folie totale. Imposer Fayçal à la tête de l'Irak, comme l'a fait Gertrude Bell m'a intéressé, car je voyais comment cette femme avait à un moment cédé à la démesure. Elle était enfermée dans sa propre tour de verre. Elle avait fait ce que les Européens avaient fait au XIXe siècle, en plaçant un souverain bavarois en Grèce, un souverain allemand en Roumanie et en Belgique. Fayçal était en fait un homme très intéressant, mais très malchanceux.
Daech justifiait encore sa guerre avec ces accords d'alors entre grandes puissances.
La manière dont le Moyen-Orient a été redessiné en quelques semaines par quelques personnes a été une folie, c'est sûr. Le titre Mesopotamia est un concept, celui du tombeau des Empires, depuis les Perses, les Abbassides, jusqu'aux Occidentaux. C'est le tombeau de la démesure. La Mésopotamie, de par ses richesses naturelles, et depuis l'aube de l'humanité a toujours attiré les conquérants. Les Anglais et Gertrude Bell ne sont que les nièmes à tomber dans ce piège et à penser qu'eux vont réussir alors que tous les autres ont échoué. Et les Anglais et les Américains ont refait la même erreur 80 ans plus tard !
En quoi ressemblait-elle à Lawrence ?
Ils étaient différents mais très proches. Ils se sentaient tous les deux à l'étroit en Angleterre et ont tous deux trouvé, notamment dans les déserts, une terre de liberté. C'étaient des rêveurs. Ils n'étaient que des pions sur un échiquier qu'ils ne contrôlaient pas et quand on n'a plus eu besoin d'eux, ils se sont fait éjecter et ne s'en sont jamais remis. L'Angleterre était devenue pour eux une terre brûlée.

Elle était ambiguë.
L'époque actuelle est assez manichéenne alors que les gens sont complexes, ambigus et elle est l'incarnation de cette complexité. Elle est tout et son contraire : rebelle et conservatrice, émancipée et prude, amoureuse et pas en couple, arabiste et impérialiste, femme et pas du tout à l'avant-garde du combat féministe. Elle reste une exception comme femme d'avoir joué un tel rôle politique mais elle se voyait comme un homme. Elle refusait les contraintes que la société anglaise de l'époque lui imposait comme femme. Elle voulait être aux commandes, prête pour réussir à tous les coups. Elle est morte de tristesse, désespérée, elle n'avait plus rien devant elle. On ne saura jamais si sa mort fut un suicide. Ce n'est pas sa condition de femme qui m'a intéressé mais sa trajectoire portée par l'idée de la démesure. Quel fut ce moment de bascule ? La dernière phrase de mon livre est une citation de Lawrence : "Les rêveurs du jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible." Dans la fascination de Lawrence et d'elle pour le Moyen-Orient, il y a probablement la dimension métaphysique trouvée dans ces paysages, mais il y avait aussi l'idée de remodeler le plus vieux pays du monde. Il est là le drame de Gertrude Bell : croire qu'on peut ressusciter la Mésopotamie. C'est un roman sur l'hubris, celui de Churchill, de Lawrence, des Français en Syrie, etc.
Sa chute fut brutale
Elle était devenue le symbole d'une époque révolue et le roi Fayçal n'avait plus du tout envie d'avoir à ses côtés un chaperon, une tutrice. Fayçal voulait être roi d'Irak alors qu'elle aurait elle aussi voulu l'être à sa manière. Et puis l'époque avait changé. Elle représentait la vieille génération de l'Empire et, dans les années 1920, tout avait évolué, après la guerre mondiale et les premiers mouvements anti-impérialistes en Grande-Bretagne.
Churchill est vu comme le sauveur de l'Occident face au nazisme. Dans votre livre son image est bien différente.
À l'époque de Gertrude Bell, il est encore jeune, un personnage fantasque, ambitieux, vaniteux. On vit une époque actuelle où il s'agirait de tout voir en noir ou en blanc. Non, les gens sont complexes. Je ne suis pas là pour juger Churchill ou d'autres. Je raconte des histoires. Gertrude Bell a eu un parcours incroyable, elle a fait des choses terribles, mais fut très touchante sur d'autres plans, comme elle a montré un courage et une force exceptionnels. Cela ne l'a pas empêché d'enfanter avec l'Irak une sorte de monstre. Churchill a eu des intuitions absolument géniales, comprenant avant tout le monde l'importance qu'allait prendre l'aviation dans les guerres à venir. La RAF va s'entraîner en Irak dans les années 20 et 30. Sans ces entraînements en Irak, on peut deviner ce qui se serait passé à l'été 40. Sortons de l'hypersimplification de l'Histoire, abandonnons de dire que celui-ci est un salaud, celle-là une sainte. Il n'y a pas de thèse dans mon livre, je montre les aspérités, les complexités, les plis, les nuances bien plus intéressantes.
Vos romans historiques évoquent ce qui a forgé notre présent.
J'essaie de raconter une histoire du Continent à travers des personnages ayant vécu, des romans géopolitiques. Je traite en une suite de fictions Les origines du totalitarisme étudiées par Hannah Arendt. Ce sont ces totalitarismes qui ont façonné le monde tel qu'on le vit. On en paie encore les suites avec leurs fantômes. L'Europe ne s'est jamais remise des crimes de Mengele. L'Europe d'aujourd'hui se débat en permanence avec la question coloniale, postcoloniale décoloniale, postimpériale. On est toujours dans ces moments-là. L'Europe est dans une sorte de crise identitaire gigantesque en partie à cause de cette histoire-là.
Mesopotamia, par Olivier Guez, Grasset, 416 pp.. 24 € numérique : 16 €