Batman et Lucky Luke ne sont pas chrétiens
"A l'amour que vous aurez les uns pour les autres… Le dernier mot de Dieu". Emmanuel Tourpe, dans un ouvrage philosophique au ton très personnel, rend au terme de charité, si souvent galvaudé, toute sa profondeur.

- Publié le 23-06-2024 à 12h28
- Mis à jour le 25-06-2024 à 08h51

Si l'on se contente du bref résumé qui pourrait en être fait, l'ouvrage d'Emmanuel Tourpe risque d'apparaître comme une mièvre comptine. Tout l'Évangile tient en ce commandement, ne cesse-t-il de souligner : "Aimez-vous les uns les autres". Fort bien. Mais si cela était possible, si cela fonctionnait, si cela changeait le monde, cela ne serait-il pas connu ?
Les phrases du philosophe n'ont cependant rien de convenu et se font l'écho de cette sentence de Léon Bloy qui inaugure les pages : "Le véritable amour doit être implacable". Car il n'y a en effet aucune échappatoire : pour qui se dit chrétien, l'Évangile tient décidément en une phrase : "Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres !". L'histoire du christianisme est cependant – aussi – l'histoire d'un "mais". Bien sûr qu'il faut s'aimer "mais"… il y a tant de raisons pour conspuer son voisin, mille et une façons de détester sa voisine. "Tout l'ouvrage que nous commençons ici est une sorte de lutte au sang avec [ce] 'mais' – cet horrible 'mais' qui est un crime contre l'Esprit", avance Emmanuel Tourpe en introduction.
La volonté et la grâce
La charité n'est pas un sentiment, poursuit-il en de belles pages. Au sens profond du terme, elle est une vertu, exercée au quotidien, qui se situe au point de jonction entre notre volonté et la grâce de Dieu. Sans lui, rien n'est possible aux yeux du croyant.
La fine pointe de l'ouvrage est là : elle tient à cette définition de la charité qui se situe à l'intersection entre ce que l'on reçoit des autres ou de Dieu (la "grâce"), et ce que l'on peut donner. Trop souvent, le christianisme a considéré l'amour comme le don de soi, comme un sacrifice total de sa personne. Le saint, pourtant, n'est pas un "Batman solitaire" ni un "pauvre cowboy" avançant seul pour protéger la veuve et l'orphelin. Cette conception est un héritage païen. "Le seul idéalisme qui tienne" est celui qui se conforme à ce qu'est la Trinité (cette croyance d'un Dieu en trois personnes) qui est communion et réciprocité. Il ne faut donc pas confondre l'amour chrétien avec "l'offrande somptueuse sans réciprocité". "Nos intellectuels ont dramatisé l'idée que le don doive être pur, [donner] sans volonté de retour, faute de quoi il serait du troc. C'est une idée d'universitaire. Ce n'est pas l'amour chrétien. Le don sans retour du don, ce n'est pas la vie en Dieu. […] L'amour chrétien est celui qu'un couple, une communauté, une paroisse nouent ensemble", en recherchant la concorde et l'unité. Sans cette réciprocité, je ne peux aimer réellement, insiste Emmanuel Tourpe. "La charité est une 'amitié' (un amour fraternel) avant d'être un sacrifice." Elle est une patiente "collaboration entre la grâce et notre volonté". Il faut donc accepter de recevoir pour pouvoir donner.
Voilà ce que creuse le philosophe dans son ouvrage, évitant de tomber dans l'idéalisme. Pour chaque non-croyant qui souhaiterait s'y pencher, il sera une belle description philosophique de ce à quoi appelle la foi. Pour tout chrétien qui le lira, il constituera un vigoureux rappel : "La vérité qu'annonce le Christ, c'est l'amour de Dieu pour tout homme, la vie qu'il nous donne, c'est pour aimer notre prochain !"
⇒ "A l'amour que vous aurez les uns pour les autres… Le dernier mot de Dieu" | Essai | Emmanuel Tourpe | Artege, 192pp., 15,9 €
Note : Emmanuel Tourpe vient également de publier L´épreuve de Dieu. Peut-on encore prouver que Dieu existe ? aux Éditions de l'Emmanuel.