"Les yeux de Mona" de Thomas Schlesser : faut-il lire le phénomène littéraire de la rentrée ?
L'historien d'art Thomas Schlesser offre un conte initiatique efficace pour redécouvrir l'histoire de l'art.

- Publié le 08-03-2024 à 17h17

"Tout devint sombre. Ce fut comme un habit de deuil." Rien de particulier, pourtant, ne s'était passé. Mona "travaillait sagement à ses mathématiques" sur la table familiale. Elle avait dix ans. Elle était en train de retirer délicatement de son cou "un pendentif qui la gênait" et "sentit une ombre lourde s'abattre sur ses deux yeux, comme s'ils étaient punis d'être si bleus".
Cela durera une heure. Une heure de pénombre avant que la vue revienne et que les médecins, de longs mois durant, et tout au long du roman, s'interrogent sur les raisons de cette cécité momentanée et sur sa possible récurrence. Pour la sauver, offrir à sa vue et à sa mémoire ce qu'il y a de plus beau, Henry, le grand-père de Mona, ne se tourne pas vers les psychologues. Il prendra la main de sa petite-fille, traversera Paris et lui permettra de découvrir chaque semaine une œuvre : au Louvre, au Musée d'Orsay, à Beaubourg. Le roman est d'abord l'histoire d'une complicité grandissante entre un grand-père et sa petite-fille, portés par les merveilles de l'art.
Chaque semaine pour Henry et Mona, et chaque chapitre pour nous (il y en a 52), l'écrivain et professeur d'art à l'École Polytechnique Thomas Schlesser dévoile un tableau ou une sculpture dans un ordre chronologique qui offre tout son sens.
Thomas Schlesser stimule notre rêverie
Devant les œuvres (souvent célèbres), les dialogues s'ouvrent sur un long paragraphe de description. Ces passages simples et efficaces sont au fil de l'ouvrage une véritable école de patience, de précision et du regard. Avions-nous déjà pris le temps d'observer la route, le lac et le pont à cinq arches dans le dos de la Joconde ?
S'en suit un dialogue de deux, trois ou quatre pages, jolis tours de force qui révèlent la portée artistique, philosophique et culturelle de chaque œuvre, tout en établissant des liens stimulants entre les époques : c'est Titien, Goya, Courbet, Manet qui surgissent dans l'Aubade de Picasso. "Que fait donc Picasso ?, s'interroge Dadé, le grand-père. Il désarticule le réel, il en retourne la peau. Alors, le réel, au lieu d'être lisse et plat, se montre soudain plein d'aspérités, d'arêtes, de cassures et de saillies. En fait, Mona, je me dis que Picasso aurait aimé que ses tableaux agissent un peu à la façon du cil coincé dans ton œil tout à l'heure ; il aurait voulu qu'ils plongent les spectateurs dans l'inconfort visuel."
Cette toute petite toile est exécutée d'une touche qui abonde en subtils pointillés, en grains de lumière, en coups de pinceaux extraordinairement fins, observe encore Dadé en scrutant L'Astronome de Vermeer et ses accessoires – la sphère, l'astrolabe, les livres – qui renvoient à la marche du monde. Elle déploie dans un espace très serré un cosmos en miniature. Et partout, dans ces menus détails, surgit l'incommensurable magnitude du monde. Partout palpite son infini afin de mettre au défi notre entendement et de stimuler notre rêverie."
Les difficultés de l'exercice
Le livre ne se limite pas à cette découverte de l'art, il est aussi une enquête sur les yeux de Mona, son langage, son histoire familiale qui offre des ressorts romanesques de faible facture et des leçons de sagesse trop systématiques pour être profondes : comme si l'art, dans une portée utilitariste, devait irrévocablement nous offrir une clé de "résilience" dans l'après-midi même. C'est sans doute la limite – et ce qu'impose – un tel exercice littéraire.
Il n'en reste pas moins que l'ouvrage de Thomas Schlesser est un véritable phénomène éditorial : sur le podium des meilleures ventes du moment, près de trente traductions ont été signées avant sa publication. Profitons-en : il permet une entrée en matière efficace pour tous ceux qui veulent se replonger dans l'histoire de l'art.
⇒ Les yeux de Mona | Roman | Thomas Schlesser | Albin Michel, 494 pp., 23 €, numérique 16 €
EXTRAIT
"[Tu as raison, ce paysage que tu trouves triste derrière la Joconde] est inquiétant, parce que rien n'y est vraiment organisé. […] Cet arrière-plan pris dans l'atmosphère légèrement vaporeuse et dominé par un grand ciel gris-bleu s'avère à la fois grandiose et désolé. Léonard ajoutait très patiemment, pendant des années et des années, d'infimes glacis, c'est-à-dire des couches de peinture transparente qui donnaient plus de densité et de profondeur au tableau. Il les appliquait les unes par-dessus les autres et c'était d'ailleurs si long qu'il ne terminait jamais ses œuvres. Ces couches avaient également pour effet de procurer un léger sentiment de vibration de toute la matière. C'est ce qu'on appelle le sfumato en italien. Le sfumato, tout à la fois, dilue les choses et les lie entre elles."