Cette Ardenne qui fit écrire Blaise Cendrars
François Sureau évoque la rencontre en Ardenne entre Blaise Cendrars et Élisabeth Prévost.

- Publié le 19-11-2022 à 11h00

Ouvrir les pages de François Sureau, c'est chausser ses bottes, choisir son manteau et engager de longues foulées avec un ami qui vous conte des récits, passe d'un personnage historique à un autre, profite d'un détour de la promenade pour relever, avec amplitude et volupté, une poignée d'anecdotes. L'écriture de François Sureau, particulièrement dans ses derniers ouvrages, est bien l'art de la digression et de la culture mise au service du regard. Suivre la Seine en sa compagnie, comme il y invitait dans L'Or du temps (Gallimard 2020), ou séjourner quelques mois entre les épicéas ardennais, tel qu'il nous le propose dans son dernier récit : Un an dans la forêt, permet de goûter à l'épaisseur historique, culturelle et poétique d'un pays.
L'incomparable tabac belge
C e dernier ouvrage relate avec beauté et pudeur le séjour en 1938 de l'écrivain Blaise Cendrars auprès de la voyageuse et écrivaine française Élisabeth Prévost, dans la forêt d'Ardenne qu'elle habite et où elle élève des chevaux.
La petite centaine de pages que François Sureau consacre à cette année est le portrait allusif d'une époque, d'une rencontre "baignée d'ombre" et de deux êtres qui en sortirent bouleversés, bien que la guerre les séparera à jamais. "Blaise Cendrars fut, dans ma vie, et pour toute ma vie, l'être qui marqua le plus mon cœur et mon esprit", écrira Élisabeth Prévost à propos de celui qui retrouva, auprès d'elle, la joie d'écrire.
S'il n'en est pas question à chaque page, l'Ardenne (ou les "Ardennes" puisque François Sureau use malheureusement du pluriel) est bien le personnage sous le haut patronage duquel se tisse ce récit. Une région que l'académicien François Sureau (Paris, 1957) - qui la parcourut militaire - retrouve avec bonheur et impressions, et où Cendrars pratiqua jusque de la contrebande pour se procurer de "l'incomparable" tabac belge, celui de la Semois.
"J'ai voyagé toute une année dans la forêt des Ardennes, se souvient François Sureau. L'hiver, on n'entend pas d'autre bruit que le craquement des branches mortes ou celui des plaques de neige qui s'effondrent et, glissant par paliers du plus haut des sapins presque noirs, se disperse en fontaines blanches et glacées. On dirait un papier de soie qu'on déchire. […] Cette forêt, on ne l'aborde pas à la dérobée, mais de face. C'est une immense ligne sombre couronnant une colline, fuyant vers l'horizon, et au pied de laquelle les villages en contrebas ressemblent à la terre que le navigateur perd des yeux."
-> ★ ★ François Sureau | Un an dans la forêt | récit | Gallimard | 96 pp., 12,50 €, version numérique 9 €