La guerre du Donbass à hauteur d'abeille
Andreï Kourkov nous plonge au cœur du conflit qui fut pour Poutine un premier jalon avant l'Ukraine.

- Publié le 05-04-2022 à 17h17
- Mis à jour le 05-04-2022 à 17h24

Depuis la parution de son premier roman, Le pingouin, en 2000, l'écrivain ukrainien d'expression russe Andreï Kourkov n'a cessé de construire une œuvre où le comique côtoie le tragique avec un naturel faussement candide. Alors que l'Ukraine est sous le feu des bombes d'une invasion décrétée par Poutine au mépris du droit international, celui qui a raconté dans Journal de Maïdan la Révolution orange et les manifestations qui ont enflammé en 2003 Kiev a aujourd'hui décidé de rester dans son pays pour témoigner. Témoigner, c'est encore ce qu'il fait dans Les abeilles grises, fiction nourrie de réel, son dixième roman traduit en français.
De sa plume directe, exempte de fioritures, qui saisit de la sorte la cruauté comme les moments de grâce ou de burlesque dans ce qu'ils ont de percutant, Andreï Kourkov nous emmène dans un territoire situé en "zone grise", soit au Donbass, sur la ligne de front que se disputent l'armée ukrainienne et les séparatistes prorusses. Dans un village délaissé ne subsistent que deux habitants. Ennemis d'enfance depuis leur première année d'école, Sergueï et Pachka n'ont désormais d'autre choix que de s'épauler et de se comprendre s'ils veulent survivre. Tous deux mènent une existence précaire, sans électricité et avec peu de nourriture. Le train de vie plus confortable de Pachka pousse Sergueï à s'interroger sur le véritable rôle de son comparse dans la guerre.
Une odyssée
C'est sur Sergueï que le roman se focalise. Ancien inspecteur de la sécurité d'une exploitation minière, il consacre l'essentiel de son temps à ses ruches. C'est d'ailleurs pour ne pas abandonner ses abeilles qu'il est resté dans son village, et c'est encore pour les préserver du pire qu'il va se résoudre à prendre la route vers l'ouest. Le miel lui sera une précieuse monnaie d'échange, le préservant du besoin. Après un hiver rigoureux passé dans la hantise d'un tir de sniper ou d'une explosion, le voilà parti à la recherche d'un endroit où installer ses ruches et planter sa tente. L'endroit idéal trouvé, il goûte bientôt à une autre vie, "pacifique et printanière, sous le soleil et les arbres, non loin de gens inoffensifs et parfois même accueillants". Jusqu'au malheureux incident qui le poussera de nouveau à partir, vers la Crimée cette fois. Arrivé malgré quelques obstacles à destination, c'est sous surveillance russe qu'il évolue dès lors.
À travers l'odyssée de Sergueï, qui n'a d'autre famille que ses abeilles, Andreï Kourkov nous parle autant de l'absurdité d'une guerre qui divise des communautés pourtant habituées à la cohabitation et à l'entraide qu'il nous invite à trouver en la nature une sagesse et un modèle inspirants. Investissant les champs de la peur, de la matérialité du silence, de la saveur des souvenirs, de la liberté ou du mot "réfugié", il signe un roman où la tendresse tient en réalité le premier rôle. Lire aujourd'hui ce texte paru en russe en 2019 est une expérience troublante tant ces pages débordent de vie, d'esprit, d'humanité, d'amour. "Un jour, la politique est entrée dans mes romans. J'ai essayé de l'en empêcher en essayant de séparer la fiction et les articles engagés, mais cela ne marche pas : il y a toujours une portée politique dans mes romans", nous confiait l'auteur du Dernier amour du président en 2019. À le lire, on mesure effectivement le crucial message porté par l'amour des abeilles.
- ★ ★ ★ Andreï Kourkov | Les abeilles grises | Roman | traduit du russe par Paul Lequesne | Liana Levi | 399 pp., 23 €, version numérique 18 €
EXTRAIT
"Près de l'eau murmurante, le chant des oiseaux résonnait encore plus fort. Bercé par leur concert, l'esprit de Sergueï s'emplit d'une inexplicable certitude: celle que le pire était derrière lui, et qu'au-devant l'attendaient une paix méritée et une vie en accord avec les abeilles, et donc avec la nature."
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