Face au pire, la bienveillance peut l'emporter
Le premier roman de JoAnne Tompkins nous parle de deuil, de résilience, de générosité en interrogeant ce qui constitue une famille.

- Publié le 22-03-2022 à 15h49

Les faits laissent sans voix : Jonah a tué son voisin et meilleur ami Daniel, que l'on a pensé, un temps seulement, disparu. Après plusieurs jours de vaines recherches, Jonah s'est suicidé en laissant les aveux qui allaient permettre de retrouver le corps de Daniel. Tous deux avaient dix-sept ans. Pour Isaac, le père de Daniel, et Lorrie, la mère de Jonah, tout a basculé. Comment vivre avec ce deuil impossible, alourdi encore par la difficulté de devoir se côtoyer ? Si tous deux sont d'emblée dans une démarche de compréhension et d'ouverture à la souffrance de l'autre, rien ne sera simple. Un chemin tortueux s'ouvre à eux. Malgré une évidente bonne volonté, crispations et rechutes ne leur seront pas épargnées.
Un élément extérieur va néanmoins leur faciliter les choses : Evangeline, une adolescente de seize ans abandonnée par sa mère et livrée à elle-même. Enceinte, en quête de stabilité, elle traîne délibérément aux abords de la maison d'Isaac, sans trop oser s'avouer ce qu'elle espère de lui. Malgré son chagrin, il offre de l'aider en l'hébergeant. Comme on peut l'imaginer, les choses ne sont pas simples entre un homme meurtri et une adolescente qui n'a jamais connu son père. D'autant qu'Evangeline, marquée par un parcours chaotique, n'accorde pas sa confiance aisément. Avoir été sans-abri lui a appris à lire les êtres avec perspicacité. Il lui faudra ainsi du temps avant d'oser dire la vérité et reconnaître avoir croisé le chemin de Jonah et de Daniel peu avant le meurtre.
Bienfaits inattendus
Une chose est sûre : la gentillesse et la générosité d'Isaac désarçonnent Evangeline, qui n'a jamais été l'objet de pareille attention. Au point qu'elle peine à admettre qu'il n'attend d'elle aucune contrepartie. Malgré ce qui bouillonne en elle, l'adolescente accepte peu à peu de s'abandonner à une sérénité inédite pour elle, de se laisser toucher par la chaleur de cet accueil inattendu et les étincelles de bonheur qui peuvent en jaillir - des bienfaits dont il est difficile de ne pas devenir accro, une source d'émerveillements synonymes pour elle de famille, de foyer, d'affection.
Variant les narrateurs et les points de vue, ce qui dynamise Ce qui vient après, premier roman aux allures de page-turner, JoAnne Tompkins nous offre même de suivre pas à pas les derniers jours de Jonah, et par là de récolter quelques éléments pouvant expliquer ce qui l'a mené à commettre l'impensable. De Jonah à Evangeline, la romancière offre un riche panorama de l'adolescence, "une vie pleine de désirs et de chagrins, de passions qui pouvaient exploser", une vie cachée et mystérieuse qui échappe le plus souvent aux parents.
L'odyssée d'une âme
"Je crois que ce sont les progrès que je vis en elle, le potentiel pour une suite, qui me poussa à réfléchir à mes propres limites, à me demander qui je pourrais devenir si j'acceptais de m'y confronter." Tous deux sans famille, Isaac et Evangeline vont devoir faire chacun leur part du chemin s'ils veulent saisir l'opportunité qui leur est faite d'en façonner une nouvelle. Quaker engagé dans sa communauté, soutien sur lequel il peut compter, Isaac n'échappera pas à la confrontation avec sa nature véritable. C'est d'ailleurs ni plus ni moins l'odyssée de son âme qui nous est retracée, jusqu'en ses recoins les plus sombres.
L'expérience d'avocate de JoAnne Tompkins a indéniablement nourri la matière de ce texte qui interroge la notion de mal, magnifie la résilience, tricote les liens entre les morts et une vie nouvelle, brouille la frontière entre la nature (ici sauvage et inquiétante) et l'humain, témoigne des différentes manières d'être parent et de constituer une famille. Porté par une franche tension dramatique et des valeurs louables, Ce qui vient après réussit le pari de redonner confiance en la nature humaine.
- ★ ★ ★ JoAnne Tompkins | Ce qui vient après | Roman, traduit de l'anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides | Gallmeister, 574 pp., 26,20 €, version numérique 17 €
EXTRAIT
"Pourtant, même avec toutes ses inquiétudes et ses peurs légitimes, Evangeline savait que quelque chose de plus grand et de plus puissant était en train de lui arriver. Pour la première fois de sa vie, elle sentait dans sa poitrine le coeur d'autres gens (...) avec une clarté si constante qu'elle était prête à payer l'affreux prix de la vérité. Leur douleur, leur besoin, désormais siens.
Quel miracle - un miracle douloureux, horrible, terrifiant - que cette compréhension inattendue de ce qu'était l'amour."