Mirage, mon beau mirage
Avec la trajectoire d'un être banal en quête de tropicalité, Philippe Marczewski honore les vertus de la fiction et la truculence.

- Publié le 09-11-2021 à 14h32
- Mis à jour le 09-11-2021 à 14h39

Après nous avoir invités à sillonner Liège à sa suite dans Blues pour trois tombes et un fantôme (Inculte, 2019), un récit intime qui explorait la ville autant qu'il s'attachait à ses habitants, Philippe Marczewski nous plonge avec Un corps tropical dans une ample fiction où l'imagination est reine.
On y est embarqué à la suite d'un homme falot et sans identité, dont on sait simplement qu'il occupe un emploi subalterne sans grand intérêt, qu'il a dans sa vie "une femme chez qui il vit" et un bébé. Cette existence sans relief ne va pas le rester, sans que rien n'ait été prémédité. Un jour, le correcteur de documents officiels qu'il est reçoit pour mission de délivrer un pli confidentiel en mains propres à une certaine Mme Rovelli. Dont les bureaux jouxtent la piscine d'un parc tropical. Attiré par la promesse d'un moment de volupté et de langueur, il ne résiste pas à l'invitation de la chaleur et de l'eau. Bientôt, les livraisons se répètent au même rythme que ces moments hors du monde et du temps, avec une saveur atypique : "ces quelques heures que je volais à mes employeurs autant qu'à ma famille conservaient le goût pimenté du mensonge et de la dissimulation". Dans ce cocon où il peut s'abandonner à la délectable sensation de n'être qu'un bois flotté, il se découvre "envoûté", tout à son plaisir de jouir du "sentiment fugace de faire l'expérience de la liberté". Il a trouvé là l'espace d'une parenthèse de bien-être qui l'éloigne de son quotidien terne et de ses soucis.

Ayant pressenti en lui l'homme digne de confiance qu'elle recherche, Mme Rovelli va lui proposer d'effectuer pour elle une mission a priori à peine plus ambitieuse que celle qu'il a l'habitude d'accomplir : la livraison d'un colis à Madrid. L'aller-retour en voiture ne devrait lui coûter que quelques jours de congé, et cette tâche sera rémunérée. Après tout, il a bien droit à un peu de dépaysement. C'est ainsi que, bois flotté, il va le devenir dans la réalité, se retrouvant à la merci de vents qui vont l'entraîner loin, malgré lui. En se rendant à Madrid, il met sans le savoir les pieds dans un engrenage bien huilé, celui de malversations et de trafics en tout genre, aux ressorts surprenants.
Ouvrir les yeux
L'ivresse du rhum, une compagnie sympathique, une musique entêtante, des quiproquos qui s'enchaînent, et voici notre "héros" bientôt propulsé dans une contrée tropicale aux mille dangers. Loin du fantasme, celle-ci se révèle des plus inhospitalières. Il n'a d'ailleurs pas voulu croire celle qui, dans un bar, l'avait averti qu'il ne trouverait pas ce qu'il cherchait. Il devra le vivre pour le comprendre, forcé d'ouvrir les yeux. "Je n'étais finalement qu'un aventurier colonial d'agrément, voilà tout. Mais existe-t-il autre chose ?"
D'une écriture enveloppante et jouissive, mélange maîtrisé de mélancolie et de félicité candide, Philippe Marczewski (Ougrée, 1974) nous offre un personnage de looser magnifique et attachant. En faisant de cette épopée rocambolesque aux confins de la tropicalité un leurre, il interroge avec humour et perspicacité notre besoin désespéré de dépaysement, voire de mirages. Rattrapé par la réalité, son personnage finit par l'admettre : "les plantes à larges feuilles et les chants d'oiseaux enregistrés et les eaux chaudes du jacuzzi de la piscine tropicale n'étaient qu'un décor de théâtre, tandis que la vérité tropicale, c'étaient ces rues poussiéreuses, ces casses automobiles et cette pollería". À l'opposé de la béatitude offerte par les eaux bouillonnantes de la piscine du parc tropical, comme du flottement et de la fluidité qu'il espérait connaître sous les tropiques, son corps finalement perclus de tension et de rigidité va in fine concentrer tous les excès de ce qu'il a vécu comme une aventure. Qui l'aspirera par ce qu'elle est en vérité : la douloureuse expérience de la violence et du mépris du monde.
Chercheur en psychologie cognitive avant de devenir libraire, métier qu'il exerça pendant seize ans, Philippe Marczewski avait déjà été finaliste du prix Rossel pour son précédent livre. En le couronnant cette année pour Un corps tropical, les jurés ont mis à l'honneur la truculence, l'art du rebondissement, le pouvoir de la fiction qui y brillent. Ainsi qu'un réel plaisir de la lecture.
- *** Philippe Marczewski |Un corps tropical| roman | Inculte | 399 pp., 19,90 €, version numérique 15 €
EXTRAIT
"J'ai pensé à nouveau que je ne faisais qu'errer de pédiluve en pédiluve, toujours les pieds dans une eau tiède et toujours à l'orée de quelque chose, à l'orée des tropiques par exemple, toujours englué dans un passage vers un lieu plus tropivcal, plus authentiquement tropical, qui toujours se refusait à moi, qui à chaque fois semblait me rejeter avec plus de violence et de mépris."