Brooklyn la vénéneuse
William Boyle toujours aussi captivant dans un nouveau roman noir pétri d'humanité.

- Publié le 26-10-2021 à 12h19
- Mis à jour le 26-10-2021 à 18h03

Brooklyn, ses familles d'ascendance italienne, ses truands : William Boyle (né en 1978) n'en a pas fini de plonger sa plume dans le quartier où il est né, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Après le trépidant L'amitié est un cadeau à se faire, paru en français en 2020, il nous revient avec La cité des marges, roman choral qui s'appuie sur un savant dosage entre corruption et générosité, cruauté et amour.
À Brooklyn dans les années 1990, les flics "sont pourris d'un million de façons différentes. Leur code moral de jadis, ils le trahissent sans sourciller. C'est la culture du milieu". Ainsi évolue Donnie Parascandolo, flic corrompu qui monnaie sa protection et n'hésite pas accomplir de basses œuvres pour le compte de Big Time Tommy, le truand qui règne sur son quartier. Jusqu'à outrepasser ses ordres de mission : il prélève sa part sur les sommes qu'il récupère au nom de son sinistre patron, et l'avertissement qu'il est censé donner à Giuseppe Baldini, un joueur endetté, tourne au drame - ce dernier meurt noyé après avoir été balancé d'un pont. Cette mort qui a les traits d'un suicide laisse une famille inconsolable, et toujours redevable de la dette contractée.
Chemins imbriqués
Par de brefs chapitres, William Boyle passe d'un personnage à l'autre pour mieux tisser la toile qui les relie tous. Alors que sa voiture est tombée en panne, Ava Bifulco est secourue par Donnie Parascandolo, qui se montre à la fois entreprenant et bienveillant. Rosemarie Baldini, la veuve de Giuseppe, tire le diable par la queue pour vivre. Son fils Mikey, jeune homme qui a abandonné ses études et se réfugie trop facilement dans l'alcool, autrefois passé à tabac par Donnie, se rapproche de Donna, l'ex-femme du flic qui a deux fois son âge. Quant à Nick, le fils de Rosemarie, professeur par dépit, il croit enfin tenir le scénario qui le rendra riche et célèbre avec le personnage de Donnie.

Ils ne se connaissent pas tous ou pas vraiment mais leurs chemins sont imbriqués : d'une apparente simplicité, le roman révèle peu à peu sa complexité, jouant sur une nécessaire part de mystère et de secret, qui n'aura qu'un temps. Ici, ce n'est pas le suspense qui est moteur de narration, mais l'attachement que le lecteur nourrit envers les personnages. Au final, se déploie une galerie d'êtres jamais caricaturaux, même pas réellement antipathiques dans le pire des cas, malgré leur violence et leurs excès.
Femmes puissantes
Il y a des photos qui ressurgissent, mais surtout une bande-son imparable (W.B. a été disquaire dans le rock américain indépendant, et ça s'entend) : une profonde nostalgie se dégage de ces pages. Vies brisées et destins contrariés, William Boyle souligne sans s'appesantir ce qui aurait pu être, ce qui a été perdu. Alors, quand la vie décide de faire un signe ou offre subitement une part de rêve inattendu, il ne faut pas hésiter. Le hasard et les coïncidences sont autant de signes qu'il faut pouvoir décrypter et accepter comme des cadeaux quand ils le sont. Parce que William Boyle a une prédilection pour les personnages de femmes puissantes, forcées de l'être par les circonstances, c'est à elles qu'il permet de se sentir vivantes comme elles avaient oublié qu'elles pouvaient l'être. Face à elles, les hommes apparaissent instables et/ou inconsistants, eux qui parviennent à perdre ce qu'ils ne possèdent même pas. Au final, on ne peut qu'être touché par la profonde humanité qui se dégage de cette communauté malmenée.
- *** William Boyle | La cité des marges| Roman| traduit de l'anglais (États-Unis) par Simon Baril | Gallmeister, 423 pp., 24,40 €, version numérique 17 €
EXTRAIT
"Au bout du compte, ils se contentent de poireauter tandis que Sottile s'impatiente, regrettant ouvertement qu'ils n'aient pas au moins eu la présence d'esprit d'apporter une bouteille de Jack. Le plan de Donnie consiste à sauter sur Giuseppe dès qu'il sort de chez Augie's, puis à le ramener chez Donnie, le fourrer dans le coffre de sa Ford Tempo et le conduire jusqu'au pont de la Marine Parkway. Pas la peine de lui péter les rotules, à cette pitoyable merde. Autant la balancer direct dans l'eau, voilà ce que pense Donnie. Régler le problème une fois pour toutes. Que ce petit enculé de Mikey se retrouve orphelin de père et hérite d'une bonne grosse dette."