Jean-Yves Ferri, scénariste d'Astérix et le Griffon: "Il y a un hommage très discret à Uderzo"
Avec le dessinateur Didier Conrad; il jette un regard antique décalé et drôle sur notre monde actuel dans la 39e aventure du petit Gaulois.

- Publié le 23-10-2021 à 09h08
- Mis à jour le 23-10-2021 à 09h48

C'est Noël avant l'heure pour les libraires. Astérix et le Griffon, tiré à cinq millions d'exemplaires, constitue la garantie de ventes exceptionnelles, très largement supérieures à celles de n'importe quel autre BD ou livre. Il faut dire que pour ce tout premier album depuis la disparition d'Albert Uderzo, le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad avec un "eastern", sorte de western antique écolo dans les pays de l'Est, très référencé MeToo, multiplie les clins d'œil aux grands classiques de Goscinny et Uderzo, comme Le combat des chefs ou La zizanie.
"C'est un peu notre Tintin au Tibet à nous, explique Jean-Yves Ferri. Parce qu'il se déroule dans des territoires enneigés - ce qui constituait un casse-tête pour le dessin -, à la recherche d'une créature mythologique, et surtout, parce que c'est un album différent, comme Tintin au Tibet l'est dans l'œuvre de Hergé. Il tranche avec les précédents. L'histoire est plus affective, émotionnelle, on sort du moule classique d'Astérix. Mais je n'ai pensé à Tintin qu'au moment d'écrire le scénario de la page d'annonce. Panoramix qui se réveille en criant le prénom de Cékankondine, c'était évidemment une référence à Tchang dans Tintin au Tibet. Je l'ai gardée parce que c'était amusant."
Miser sur des ambiances de western sous la neige, c'est pour le moins original…
"À partir du moment où nous avions choisi de placer l'intrigue dans la steppe, avec des femmes sarmates qui sont des Amazones, on ne peut se déplacer qu'à cheval. Donc, Obélix à cheval, cela crée des gags, et Astérix à cheval, non seulement esthétiquement ça marche, mais cela impose tout de suite le western."
Au fort accent Me Too...
"Les Sarmates connaissaient un régime matriarcal, et les femmes participaient aux combats. Elles avaient été baptisées Amazones par Tite-Live, un historien romain, parce que pour lui, une femme cavalière était une Amazone. Le poète grec Aristée de Proconnèse, qui a donné Trodexes de Collagène dans l'album (rire) , avait écrit que c'était le pays des Amazones et que les Sarmates se battaient contre le Griffon pour protéger leur trésor. Nous, on a repris tous les éléments, dans le désordre."
Pour rendre l'histoire plus actuelle ?
"C'était très amusant de mettre toutes ces références actuelles dans cet album. Dans les précédents, je ne me l'autorisais pas trop. Ici, ce sont des libertés qui marchent parce que cela ressemble à un conte. Les Amazones permettent aussi d'embrayer sur le mouvement MeToo. Ce sont les femmes qui choisissent leur mari : Krakatovna, qui est un cœur à prendre, hésite d'ailleurs entre Astérix et Obélix (rire). Le regard antique permet d'éclaire le présent avec humour. Il ne faut jamais perdre de vue que c'est censé être drôle. Il faut donc que les éléments se télescopent. Avec la potion magique, logiquement, c'est une ligne droite vers la victoire pour Astérix. C'était le problème de Goscinny : il fallait malgré tout trouver des obstacles que la potion ne peut résoudre. Il faut que ce soit compliqué."
Vous avez truffé Astérix et le Griffon de références aux albums anciens, d'ailleurs...
"Les voir aussi longtemps privés de potion magique, ce n'était plus arrivé depuis Le combat des chefs. Une histoire de potion magique impossible, c'est la seule façon de les mettre vraiment en difficulté. Sans elle, Astérix est un petit bonhomme. Dont les Amazones se moquent ouvertement (rire) . Obélix, lui, est tombé dedans quand il était petit, mais il a la tête ailleurs parce que son chien se met à fuguer. Quant à Panoramix, il est patraque. De la sorte, ils sont tous sur la touche."
Kalachnikova, c'est la nouvelle Falbala ?
"Elle est tellement jolie qu'elle met le camp romain en émoi. J'en avais besoin car il y a deux histoires : une dans le camp romain, une à l'extérieur. Il fallait donc que l'histoire dans le camp se résolve d'elle-même. Et c'est le fait qu'ils deviennent tous fous d'eux…"
Elle a un petit côté Bardot dans Et Dieu créa la femme, non ?
"Je l'avais dessinée autrement sur le story-board, plus guerrière, dans le sens Crazy Horse avec armure, mais Didier Conrad a préféré opter pour la fourrure. Et c'est bien car on sent que les Amazones sont super féminines dans ce milieu."
On pense souvent à La Zizanie dans cet album...…
"Le géographe Terrinconus y fait penser, c'est vrai, avec ses petites piques au chasseur Jolicursus. Tout comme le légionnaire complotiste Faikenus, parce qu'il a le teint verdâtre et a mauvais esprit. Cette fois, ce sont donc surtout les Romains qui se disputent, plus que les Gaulois (rire). J'avais envie que les Romains dévoilent leur totale méconnaissance du pays et une interprétation très personnelle de la nature. Le géographe en sait un peu plus, donc il corrige, mais cela débouche sur des dialogues plus conflictuels et de nombreuses références actuelles, comme le débat sur la Terre qui serait plate selon certains. Le complotisme vu par les Romains, cela m'amusait beaucoup. Ils se demandent ce qui prouve que le soleil se lève à l'Est, par exemple. On n'est pas loin de ça aujourd'hui (rire). L'humour d'Astérix permet d'aborder ces sujets. Il ne prend pas parti mais dit des choses. C'est un album qui permet de découvrir plein de petites choses à chaque nouvelle lecture, même s'il ne va pas aussi loin que dans La zizanie ."
Quel est le plus grand défi: trouver des gags qui feront mouche à chaque nouvelle lecture ?
"Il faut des sous-couches pour les lectures suivantes, sans qu'elle vienne gêner la première couche. J'écris donc d'abord au premier degré, et après, je glisse des choses qui enrichissent. Je ne sais pas si je l'ai trouvé pour Astérix. Chaque fois que je relis un album, y compris le dernier, je trouve toujours quelque chose qu'il aurait fallu améliorer. Ici, par exemple, j'aurais peut-être dû abréger le retour vers le village sarmate. C'est un sas de décompression, mais il dure peut-être une page de trop. C'est très technique."
Vous accumulez les idées pour un prochain album dans votre vie de tous les jours ?
"Non, je ne le fais que quand je me dis que je vais écrire un album. Sinon, c'est trop vague."
L'écologie, c'est un thème inévitable aujourd'hui ?
"La recherche du Griffon entraîne une balade dans la nature, en montagne, qui amène forcément à regarder l'environnement."
Après le monstre du Loch Ness et les licornes, pourquoi avoir choisi d'enquêter sur le Griffon ?
"Cette fois, nous avons opté pour une histoire assez réaliste, peut-être un peu frustrante mais logique. À l'époque des Pictes, je n'avais pas aimé le monstre du Loch Ness. Je ne possédais pas bien le truc et je m'étais senti obligé de faire quelque chose d'humoristique. Alors qu'ici, c'est une histoire plus mature. On se rend compte que les Romains sont des couillons !"
D'habitude, ils sont plutôt carrés et les Gaulois plus naïfs. Vous avez inversé énormément de choses dans cet album...
"Oui (rire). Le lecteur connaît tellement bien l'univers d'Astérix qu'il peut accepter qu'on joue comme ça sur un album. On verra… J'ai souvent trouvé Astérix trop effacé. Donc, ici, j'ai trouvé le moyen de l'énerver pour le sortir de son rôle habituel. En plus, la cheffe des Amazones le snobe. Mais il faut faire attention de ne pas casser le moule des personnages."
Pourtant, Obélix gagne aux échecs et se montre le plus séducteur.…
"C'est souvent lui le séducteur. Les lectrices ont toutes un petit faible pour Obélix. Mais je ne sais pas pourquoi (rire)."
Il existe déjà plus de 400 noms de personnages. C'est un casse-tête d'en trouver de nouveaux ?
"C'est la cerise sur le gâteau. Quand on a l'histoire, on peut s'amuser à trouver des noms. Goscinny avait son petit carnet avec des jeux de mots."
Il y en a pus que dans le précédent, non ?
"Je ne suis pas fan des jeux de mots, mais j'aime bien 'Il ne faut pas prendre l'Helvétie pour des gens ternes' (rire). Il ne faut pas en mettre trop, comme je l'ai fait au début. Cela doit paraître naturel, comme le faisait Goscinny. Cela me rassure qu'il y en ait suffisamment."
Pourquoi faire revenir Charles Aznavour sur le bateau pirate ?
"J'hésitais entre lui et la vigie. Et je me suis dit que c'était amusant d'ajouter une deuxième célébrité (après la caricature de Michel Houellebecq, ndlr). Pour rester dans le thème de la musique, vous avez vu la référence à Stromae, avec 'Alors on danse'?"
Vous n'avez pas eu la tentation de rendre hommage à Uderzo dans cet album ?
"En fait, il y en a un, très discret. Pudique. Sur la toute dernière image, du banquet. Un hibou part avec son baluchon, en larme. On a choisi cet hommage parce qu'à la mort de Goscinny, Uderzo avait dessiné un petit lapin qui part, en larme. Je pense que seuls les fans le verront. Quand on a entamé cet album, Uderzo était toujours vivant. On aurait pu le glisser dans une case, mais cela aurait été artificiel. Peut-être que dans un prochain album, il apparaîtra en tant que personnage."
Quand les auteurs ne sont plus là, n'existe-t-il pas le risque de figer définitivement les personnages ?
"Bien sûr, mais c'est la règle du jeu de la reprise. Nous avons accepté d'essayer de refaire des Astérix. Cela dit, si vous regardez bien nos cinq albums, nous ne sommes pas du tout figés dans notre démarche. Ils sont différents. Maintenant, c'est le problème de la reprise : aujourd'hui, Goscinny et Uderzo ne feraient pas ça. Il fallait donc trouver notre petit apport."
Vous avez déjà fait cinq albums d'Astérix. Jusqu'où irez-vous ?
"J'ai l'espoir de faire encore un peu autre chose, et un album d'Astérix, c'est très prenant. Il n'y a donc rien de planifié. Depuis le premier, à chaque album, je me dis : 'Cela suffit comme ça'. Mais il suffit d'une idée et ça repart (rire)."