Boltanski nous offrait toute l'émotion de vivre
Laure Adler publie un magnifique livre d'entretiens avec l'artiste Christian Boltanski mort en juillet dernier.

- Publié le 20-10-2021 à 13h26
- Mis à jour le 20-10-2021 à 13h27

Le 14 juillet, mourait à 76 ans Christian Boltanski, immense artiste auquel Versailles, le Louvre et le Centre Pompidou unis pour l'occasion, viennent de rendre un vibrant hommage posthume.
Ses cendres doivent être, selon sa volonté, dispersées à Teshima, l'île à côté de Naoshima au Japon. Là où, depuis 2008, une petite maison de bois goudronné de noir abrite ses Archives du cœ ur où il a entreposé les enregistrements de 70 000 cœurs. Un lieu où les proches peuvent retrouver les battements du cœur d'un disparu.
Il est très émouvant de l'écouter à nouveau grâce au livre que Laure Adler vient de lui consacrer et qui reprend de longues conversations qu'elle eut jusqu'à sa mort, avec lui. Il parle de son art, de ses désirs, de sa vie obsédée par la mort et la Shoah, mais aussi de la joie qui l'habitait tout autant.
Le livre est magnifique car il permet de mieux découvrir ce qui fait un artiste. Il est d'abord un être éminemment singulier et Boltanski l'était, rétif à toute scolarité, adepte de ne "rien faire" pour qu'entre la créativité et l'idée forcément rare. Mais à travers cette singularité, il crée une œuvre universelle qui nous touche tous car cet artiste autodidacte, né dans une famille juive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, évoquait les seuls thèmes qui finalement importent : le temps, l'étonnement devant la mort, la beauté de la nature, la mémoire.
Les baleines
Quand, en 2019, on entrait dans la grande exposition Boltanski au Centre Pompidou, on pénétrait dans l'esprit d'un homme, dans son autobiographie, mais qui était en même temps celle de tous les hommes. Ses œuvres faisaient sentir le temps qui passe, la nostalgie de l'enfance, méditer sur le mystère de la mort qui approche, garder les regards doux des disparus.
Dans ses conversations avec Laure Adler, Boltanski montre une grande humilité : "Il faut être extrêmement modeste. Je cherche à donner des émotions et la vie est plus touchante que l'art. Donc pour être vraiment touché, le spectateur doit se demander pendant quelques secondes si c'est de l'art ou si c'est la vie."
La carrière, l'argent, la pérennité de l'œuvre ne l'intéressaient pas. Juste voulait-il laisser des traces d'un passage sur cette terre, des mythes comme lorsqu'il a tenté de parler aux baleines au large de la Patagonie, ou lorsqu'il a créé ses archives du cœur, où fait chanter le vent dans des centaines de clochettes dans le désert de l'Atacama ou au Grand nord du Québec. Chaque fois on pourra dire qu'un homme un jour est passé par là, poursuivant sa méditation sur le cycle humain, de la naissance à la disparition.
Son obsession était la Shoah, "le fait de tuer quelqu'un est atroce, mais le fait de supprimer son identité ou sa tombe est peut-être encore pire."
"Arrivé à un certain âge, on se demande pourquoi on vit alors que son voisin meurt" : au Grand Palais il avait créé une montagne de vêtements et une grue symbolisant la mort venait au hasard en prendre un.
Il explique sa force et à la fois son malheur d'être resté toute sa vie un enfant, c'est-à-dire celui "qui possède encore un peu le pouvoir de transformer le monde". "Être humain est d'essayer sans cesse d'ouvrir des portes mais la bonne clé n'existe pas. L'art c'est de poser des questions sans jamais donner de réponses."
"Rechercher une chose qui est à l'intérieur de nous mais qu'on ne veut pas voir. C'est peut-être ça, être artiste."
- Laure Adler | Christian Boltanski | Conversation | Flammarion 167 pp. Prix 21 €, version numérique 15 €

EXTRAIT
"Donner des émotions est un plaisir. Mais des émotions qui soient floues. La beauté de l'art c'est qu'il est ambigu. Devant une même forme, l'un va reconnaître un chapeau, l'autre un chameau. J'aime beaucoup la poésie parce qu'elle permet d'être en même temps extrêmement précis et imprécis. Je pense que les arts plastiques se situent entre précision est imprécision. Chacun voit ce qu'il a besoin de voir, et c'est très bien ainsi."