Cuba, envers et contre tout
"Poussière dans le vent" est le nouveau roman de Leonardo Padura. L'écrivain cubain y met en scène des amis confrontés à un dilemme : partir ou rester. Dans son livre comme en entretien, il évoque son pays sans détours.
- Publié le 09-09-2021 à 14h15
- Mis à jour le 09-09-2021 à 14h17

L'exil est au centre de Poussière dans le vent, le 13e roman de Leonardo Padura. Bien placé pour en parler, l'auteur cubain (La Havane, 1955) a vu nombre de ses compatriotes – et des membres de sa famille – quitter l'île. Pourquoi, lui, y est-il resté intimement attaché jusqu'à continuer d'y vivre ? "Ma décision de rester vivre à Cuba a plus à voir avec ma profession qu'avec la politique." Et l'écrivain d'insister sur le fait qu'il ne pourrait pas "parler de la réalité cubaine à partir d'un autre endroit qu'un quartier de Cuba – à La Havane, en l'occurrence. À partir de cet angle, je comprends comment les gens pensent, vivent. J'entends comment ils parlent et c'est leur langage que j'utilise pour écrire mes livres. Je vis toujours dans la maison où je suis né. J'appartiens à La Havane, je suis un homme de La Havane." Sans doute écoute-t-il aussi tout ce qui se dit dans les files (de 3, 4 ou 5 heures) qu'avec sa femme il fait pour acheter du yaourt, du poulet ou du papier hygiénique. Leonardo Padura est publié chez Tusquets, une maison d'édition espagnole, et touche donc ses droits d'auteur là-bas tout en payant ses impôts à Cuba comme indépendant.
Quel que soit le genre dans lequel on classe ses ouvrages, Leonardo Padura les voit comme des romans sociaux. Ses récits ne cachent rien de la répression, de la peur, de la misère, de la délation ou de la trahison que subissent ses compatriotes. "J'ai essayé toute ma vie d'être un homme libre, de penser comme un homme libre et, dans ma littérature, je dis sur Cuba ce que je pense avoir besoin de dire. Je ne fais pas de militantisme politique et n'écris pas de littérature politique, mais j'ai une responsabilité citoyenne et je fais de la littérature du même acabit."
Dans "Poussière dans le vent", presque tous les protagonistes choisissent, pour des raisons différentes, l'exil. La notion d'exil est vaste, mais l'exil cubain s'inscrit dans une perspective particulière…
La diaspora cubaine possède des traits caractéristiques dus aux conditions politiques. Depuis le début de la révolution, l'exil cubain était soumis à la condition du non-retour, de "sortie définitive du pays" : on perdait tous ses biens ainsi que la nationalité. Avec les années, la migration s'est "normalisée" et les gens qui quittaient Cuba ont pu revenir en visite ou même y vivre. Mais le Cubain qui part ne revient pas. Et quand bien même il part vivre aux États-Unis, en Espagne, en France ou ailleurs, une partie de lui continue de vivre à la cubaine. Il n'arrive jamais à vraiment couper le cordon ombilical qui le relie à son pays.
D'où provient ce sentiment ?
C'est difficile de répondre à cette question, je pourrais en faire une conférence. C'est lié au concept de la cubanité. Si je vous demande le nom d'un écrivain du Salvador ou de la République dominicaine ou du Guatemala (des pays de taille similaire à celle de Cuba), vous allez sans doute devoir réfléchir un moment avant de pouvoir me répondre. De même pour le nom d'une danseuse de ballet classique ou d'un joueur d'échecs, je pense que vous ne pourrez pas me répondre. Par contre des Cubains… Il y a l'écrivain Alejo Carpentier, la ballerine Alicia Alonso, le champion du monde d'échecs José Raul Capablanca. C'est un petit pays avec une très grande puissance culturelle.
"Peut-on encore vivre sans croire en quelque chose ?" se demande l'un des personnages de "Poussière dans le vent"…
Il y a beaucoup de gens dans le monde qui vivent sans croire en rien. Ou croient en des choses qu'ils ne voient jamais. Aujourd'hui, certains, très peu, disent avoir vu Dieu. Je fais partie des gens qui pensent que les êtres humains doivent avoir une utopie, un projet vers lequel tendre.
Comme les héros de votre roman, vous avez connu une solide désillusion dans les années 1990…
Nous avions réellement cru que nous étions en train de construire un monde meilleur, puis on a commencé à avoir beaucoup de doutes. La grande utopie égalitaire était complètement pervertie. Nous avons alors connu une période de désenchantement. J'ai essayé de trouver un soutien avec l'écriture. J'ai toujours dit que, pendant ces années, j'ai écrit comme un fou, pour ne pas devenir fou.
En refermant votre ouvrage, on se demande si un monde meilleur sera jamais possible…
C'est un roman qui raconte une histoire triste. Les gens se séparent, il y a des morts aussi, de la peur, des trahisons, des pertes, mais je pense qu'il est sous-tendu par le fait de croire que le monde continue. Les personnes vont continuer à vivre leur vie. Pas toujours là où elles auraient voulu, mais là où elles pourront.
La déroute du modèle communiste est actée. Quant au modèle capitaliste, certains pensent aussi qu'il faudrait changer de logiciel…
Je pense en effet qu'il faut changer le logiciel. Le modèle socialiste a échoué pratiquement partout dans le monde. Et le capitalisme se présente comme le grand gagnant dans cette bataille politique du XXe siècle. L'on a tendance à oublier que le Gabon et le Sénégal, par exemple, sont aussi des pays capitalistes. Ou le Salvador ou le Honduras, en Amérique latine. C'est très facile de parler de cette espèce de victoire capitaliste à partir d'une certaine sécurité européenne. Ou de parler des bienfaits du communisme si on est dans le modèle chinois. Si le modèle chinois devait l'emporter, moi je ne voudrais pas faire partie des gagnants. Tout comme je ne voudrais pas non plus vivre au Honduras ou au Gabon.
Comment voyez-vous la vie à Cuba ?
Nous sommes des milliards de personnes dans le monde et une infime partie d'entre elles sont privilégiées. Si on évacue tout jugement politique, je pense quand même que nous, les Cubains, sommes privilégiés. Aucun Cubain ne meurt de faim, aucun Cubain ne meurt sans une assistance médicale. Peut-être n'a-t-il pas toute la nourriture qu'il désire ni tous les médicaments dont il aura besoin, mais il aura de la nourriture et il aura une assistance médicale.
Oui, il faut essayer de refonder une utopie. Une utopie réellement inclusive et démocratique. Je ne sais pas si nous, personnes qui habitons la terre en ce moment, verrons cette société. Ce serait certes vraiment dommage si on n'arrivait même pas à entrevoir son idée.
Est-ce une vision simpliste de penser que la levée de l'embargo américain résoudrait nombre de difficultés – comme celles des approvisionnements ?
Les relations entre Cuba et les États-Unis sont à la fois compliquées et simples. Depuis le XIXe siècle, ce sont des relations traumatisantes où un pays domine un autre. Cela rend la chose facile à analyser. C'est une relation de domination d'un grand pouvoir sur un petit territoire. Lorsqu'on simplifie ce schéma, ce qui arrive souvent en politique, on présente les choses ainsi : tu es avec moi ou tu es contre moi. L'embargo est une politique qui a des répercussions sur la vie cubaine. Personne ne peut discuter cela. On ne peut pas nier non plus que le gouvernement cubain utilise cet embargo pour cacher son incurie. S'il n'y a pas de bananes plantain à Cuba, ce n'est pas à cause de l'embargo, mais on va dire que c'est la faute de l'embargo.
Comment percevez-vous les manifestations s'opposant au régime qui ont pris place en juillet dernier ?
Nous sommes en train de revivre une nouvelle "période spéciale". Depuis le début de la pandémie, avec l'arrêt du tourisme, la principale industrie du pays, on connaît une crise économique. La génération de mes parents a vu comment leur vie a été complètement chamboulée par la Révolution. Ma génération a grandi avec des changements liés à la Révolution. Les plus jeunes sont épuisés par cette Révolution. Et leur façon de comprendre le monde actuel n'a rien à voir avec celle que nous avons pu avoir. Je suis en train de relire Le Monde d'hier de Stefan Zweig. Il y parle de la génération de ses parents, de la sienne et de celle de ses enfants comme de trois mondes complètement différents. Les expériences vécues par chacune d'entre elles sont différentes.