Mathilde, la tueuse, sème les cadavres
Pierre Lemaitre publie un inédit écrit en 1985. Un roman noir, déjanté, sanglant et jubilatoire.

- Publié le 15-06-2021 à 12h16
- Mis à jour le 16-06-2021 à 12h48

Le prix Goncourt 2013 attribué à Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut, a changé sa vie. Lui qui écrivait alors des polars et des romans noirs abandonna alors le genre pour continuer et achever sa trilogie historique entamée par le prix Goncourt.
Après avoir rédigé encore un Dictionnaire amoureux du polar en 2020, il a voulu faire ses adieux définitifs, dit-il, au roman noir, en publiant son premier polar, jamais édité jusqu'ici et qu'il avait écrit en 1985, dans un temps bien éloigné d'aujourd'hui sans GPS, sans caméras de surveillance, sans fichiers numériques mais avec déjà des tueurs et des vieilles dames très indignes.
Du sang, de la mort, de l'injustice
C'est un roman déjanté, plein de crimes et d'immoralité joyeuse. Un livre des débuts certes, avec ses défauts (manque de profondeur des personnages, des longueurs vers la fin,..) mais avec aussi déjà un rythme et du souffle qui emportent et font passer de bien bons moments au lecteur.
"Ma conviction, écrit Pierre Lemaitre dans un avant-propos actuel à son roman d'il y a 36 ans, est que le lecteur attend du sang, de la mort, c'est-à-dire de l'injustice." Avec ce Serpent majuscule, le voilà bien servi.
On suit Mathilde, formidable idée d'en avoir fait une anti-héroïne. Elle a 63 ans, elle est veuve, perd peu à peu la mémoire et roule dans une vieille Renault 25 avec sur le siège arrière, Ludo, son dalmatien. Elle est chevalier des Arts et des Lettres, médaille de la Résistance, mais aussi, sans que personne ne la soupçonne, une tueuse d'élite sur commande. "Avec Mathilde, jamais une balle plus haute que l'autre, du travail propre et sans bavures."
Son cher Henri
Qui pourrait soupçonner cette vieille dame si respectable d'être aussi un assassin qui élimine ses cibles avec des armes capables de faire exploser un buffle, que ses victimes soient un haut dirigeant abattu sur un trottoir de Neuilly, une dame dans un parking ou une belle fille faisant son jogging ?
Elle ne connaît pas les raisons de leur élimination programmée. Elle obéit aux ordres d'Henri, dit "le commandant", qu'elle avait connu dans la Résistance et dont elle est secrètement amoureuse. Henri lui-même obéissant à une mystérieuse organisation dont Pierre Lemaitre ne nous dira rien.
Certes la police aurait pu se rappeler que Mathilde avait acquis ses médailles de résistante en excellant dans la torture et l'exécution des prisonniers allemands.
Avec l'âge, elle perd peu à peu ses réflexes, devient plus acariâtre, et se préoccupe davantage de nourrir son chien que de veiller à bien jeter l'arme du crime après usage.
Fantaisie
On suit Mathilde à un moment clé de sa vie : son organisation se rend compte qu'elle commence à perdre les pédales et à ne plus être fiable. Elle doit être éliminée et Henri s'en chargera. Au même moment, le commissaire René Vassiliev qui mène l'enquête, approche d'elle. Et pour couronner le tout, son voisin "l'emmerde" (Mathilde parle comme cela).
Dans ce jeu des gros chats et de la vieille souris, celle-ci est coriace, les cadavres vont se multiplier, sans jamais d'états d'âme, avec des surprises jusqu'à la dernière page. Une fantaisie de roman noir, jouissive, qui annonçait déjà le grand talent dont Pierre Lemaitre allait faire preuve dans toute son œuvre future.
- Pierre Lemaitre | Le serpent majuscule | roman noir | Albin Michel | 335 pp., 20,90 €, version numérique 15 €
EXTRAIT "La fille Lavergne, tétanisée en voyant cette femme tendre le bras et, à travers la portière du passager, braquer sur elle un pistolet impressionnant qui lui semble gros comme un rouleau à pâtisserie, n'a pas le loisir de s'interroger plus longtemps, elle prend une décharge sous le bassin qui la propulse sur le ciment entre deux voitures."