Marcel Theroux imagine des colons se réfugiant dans le grand Nord, dans l'espoir d'échapper au déclin de leur monde

- Publié le 27-04-2021 à 13h24
- Mis à jour le 27-04-2021 à 15h10

Sa réédition mérite d'être saluée (il est paru chez Plon en 2010), tant Au nord du monde (Far North, 2009) demeure un immense roman : des thématiques abordées à la manière dont elles sont portées, du souffle épique qui porte le texte à la richesse de la personnalité de Makepeace, la narratrice. Elle est la seule de sa famille à avoir survécu. Idéalistes fuyant l'argent, l'avidité, le train-train et la violence en quête d'un monde nouveau, ses parents, forts de leurs convictions, avaient choisi librement de quitter Chicago pour s'installer dans les steppes d'une Sibérie riche de promesses. Mais l'utopie a tourné court. "Peu à peu, avec le temps, il devenait clair que les colons avaient moins de choses en commun qu'ils le croyaient. L'absence au monde accroissait leurs différences." Shérif autoproclamé qui n'hésite jamais à dégainer, Makepeace veille désormais sur une ville fantôme. "En une moitié de vie ou presque, l'endroit était redevenu désert."
Prendre la route
Makepeace (quel prénom !) est celle qui maintient l'ordre et… sauve les livres. En décidant d'héberger chez elle Ping, une femme enceinte surgie de la taïga, tétanisée par une peur que ses mots d'une langue que Makepeace ignore laissent sans objet, la jeune femme décide de lui faire confiance. Mais le danger n'est jamais loin, qui s'incarne bientôt en une colonne de deux cents personnes aperçues non loin de la ville, puis avec un avion qui survole cette zone en direction du Nord. Dès lors, Makepeace comprend qu'elle doit prendre la route, même si celle-ci s'annonce des plus périlleuses.

Fils de l'écrivain-voyageur Paul Theroux, Marcel Theroux a eu l'idée de ce roman lors de voyages effectués en Ukraine en 2000 et à Tchernobyl en 2004. C'est là qu'il a compris que la capacité d'identifier les champignons comestibles et de cultiver quelques plantes résistantes était autrement plus nécessaire à notre survie que le savoir acquis depuis des siècles. En ce sens, le peuple des caribous est bien mieux armé que tout groupe urbanisé. Mais la réflexion de Paul Theroux va plus loin. Avec cette fiction magistrale, il nous rappelle qu'aucun abri n'est sûr, que l'homme n'est qu'un grain de sable dans l'immensité, que notre survie peut dépendre de logiques qui nous échappent, que les civilisations fleurissent puis déclinent. Il pose aussi un regard sans fard sur le fonctionnement des groupes - l'homme étant prompt à se laisser rattraper par le démon de la division et le goût du pouvoir - et notre rapport à la consommation. Tout en puisant une sagesse bienvenue dans la parole des autochtones. "Cela m'a rappelé les Toungouses qui disaient que le monde a besoin d'hiberner, sans quoi il se réveille de mauvais poil, comme un chatoun, et emporte tout sur son passage."
Dystopie
Avec cette dystopie que l'on préfère croire lointaine mais qui ne l'est pas, Marcel Theroux (Kampala, 1968) évoque des sujets brûlants avec la puissance du romancier au faîte de son art. "Je n'arrive pas à désespérer du genre humain." Et même si le constat est sans équivoque et que l'atmosphère est sombre, ces pages sont portées par une foi inébranlable en l'autre. Par-delà l'ambiance crépusculaire, accentuée par les rigueurs du grand Nord, l'espoir demeure vivace. Le monde n'est "pas une chose à combattre". Et la nature, qui n'est que cycles, devrait avant tout être pour l'homme un guide inspirant.
- Marcel Theroux | Au nord du monde | roman | traduit de l'anglais par Stéphane Roques | Zulma | 398 pp., 20 €, version numérique 13 €
EXTRAIT
"Nous avions été si prodigues du savoir durement acquis par l'humanité. Tous ces petites faits arrachés à la terre. Le nom des plantes et des métaux, des pierres, des animaux et des oiseaux; le mouvement des planètes et des vagues. Tout cela réduit à néant, comme les mots d'un message primordial qu'un idiot aurait mis à laver avec son pantalon et récupérés tout brouillés. (...)
Je me suis couchée en me disant que ce qui n'existait plus avait beau me manquer, c'était peut-être mieux ainsi: que le monde tombe en jachère pendant deux siècles ou plus, qu'il soit lavé par la pluie. Nous formerions une nouvelle couche de son histoire, plus proche de la surface que celle des Romains et des bâtisseurs de pyramides. Oui, Makepeace, je me suis dit, peut-être qu'un jour ta mandibule sera exposée sous verre dans un musée. Femme d'origine européenne."