L'assimilation de populations étrangères
Raphaël Doan tire les conclusions de six politiques parfois contraignantes mais toujours associées à l'universalisme.
- Publié le 05-02-2021 à 12h23
- Mis à jour le 05-02-2021 à 12h28

L'assimilation a façonné des civilisations entières. Elle consiste en pratiques culturelles, politiques et juridiques issues d'une volonté de changer les mœurs d'une population pour transformer des étrangers en semblables. Elle se distingue donc de l'intégration qui se borne à donner une place à autrui dans la société sans lui faire adopter intégralement le mode de vie majoritaire, et de l'acculturation qui peut être définie comme un phénomène spontané de transformation culturelle, par exemple en adoptant l'American Way of Life.
Sa question se pose principalement dans deux situations : lorsqu'un pays accueille une immigration importante (comme l'Europe aujourd'hui), ou lorsqu'il conquiert de nouveaux territoires (comme au temps des colonies). Dans les deux cas, l'assimilation est radicalement incompatible avec le racisme : si l'on veut que l'étranger devienne notre semblable, c'est qu'on n'accorde aucune importance à la couleur de sa peau !
D'Alexandre à l'Amérique
En dépit des différentes formes qu'elle a prises, l'assimilation n'a jamais fait l'objet d'une étude transversale. D'où le prodigieux intérêt de l'ouvrage que nous donne Raphaël Doan, 27 ans, qui s'est concentré sur six modèles :
- l'hellénisation du Proche-Orient à partir des conquêtes d'Alexandre le Grand, qui força des milliers de ses soldats à épouser, comme lui, une femme perse ;
- la romanisation de l'Europe par Rome qui offrit son droit, sa citoyenneté, sa culture, aux Celtes, Ibères, Germains ;
- l'islamisation du Moyen-Orient, du Maghreb et de la péninsule arabique ;
- les dilemmes de l'empire français écartelé entre l'assimilation souhaitée par la gauche et son refus par les racistes et par les colons qui craignaient de perdre leur supériorité;
- la "doka" (le fait de rendre semblables des choses originellement différentes) pratiquée par le Japon à Taïwan conquise en 1895 et en Corée sur laquelle il établit un protectorat en 1905 ;
- le triple défi américain d'une assimilation de type colonial (les Amérindiens), d'une assimilation métropolitaine (les immigrés européens), et d'une assimilation interne (celle des anciens esclaves). Jamais une stratégie globale ne fut adoptée, en attendant qu'au tournant des années 1960 commence à prédominer une stratégie multiculturelle.
Empires ou pays d'immigration
Au terme de son analyse de ces processus, Raphaël Doan en dresse ce bilan :
1. L'empire force des populations diverses à cohabiter. S'il est xénophobe, il choisira la voie de la ségrégation entre les communautés : ce fut le cas des premiers empires hellénistiques (Lagides, Séleucides), jaloux de la supériorité des Grecs sur les indigènes, et de certaines contrées de l'Empire britannique. S'il est universaliste, il offre aux peuples conquis de rejoindre la culture dominante - ce fut le cas de Rome et de la France, où toutefois l'assimilation complète resta une promesse toujours repoussée.
2. Dans les pays d'immigration, l'assimilation revêt des modalités diverses : ceux qui accueillent les immigrés pour des raisons économiques, par exemple, ne feront aucun effort pour les admettre au sein du corps social majoritaire : c'est souvent le cas des pays anglo-saxons. D'autres pays, comme la France, entretiennent l'idéal de l'intégration avec des résultats divers.
Les conditions de réussite
Quelles sont dès lors les conditions d'une assimilation réussie ?
1. Offrir un modèle attractif : "Si Rome assimilait facilement les Barbares c'est parce qu'elle leur offrait en même temps le riche héritage de la Grèce". Sans oublier l'écriture que les Celtes, Ibères, Germains ne possédaient pas.
2. Ne pas condamner les nouveaux assimilés à une position inférieure au sein de la société. Or, aux États-Unis, si les différentes communautés blanches se sont rapprochées et assimilées d'autant plus vite qu'elles voulaient se distinguer des Noirs, elles refusèrent longtemps d'intégrer la nouvelle classe moyenne noire alors même qu'elle ne présentait plus aucune différence culturelle avec la classe moyenne blanche.
3. Le mélange des populations : "Ni la loi ni l'école ne suffisent à accoutumer des populations à de nouvelles mœurs : seule une mixité réelle permet d'enclencher le processus d'assimilation. "Si la France a échoué à franciser les Indiens d'Amérique aux XVIIe et XVIIIe siècles, c'est parce que ces derniers ne croisaient presque aucun Français dans les colonies royales".
On l'aura compris, cette étude originale et fortement documentée éclaire une problématique à laquelle notre siècle se trouvera encore bien souvent confronté.
Le rêve de l'assimilation. De la Grèce antique à nos jours Histoire De Raphaël Doan, Ed. Passés/Composés, 348 pp. Prix 22 €, version numérique 14,99 €
