Une nuit de mise à l'épreuve
Entre l'Espagne et l'Irlande, entre un passé lourd de culpabilité et un présent teinté d'espoir, Kevin Barry donne magistralement voix à deux vieux gangsters.

- Publié le 18-11-2020 à 15h12

Maurice et Charlie ont plus d'un bleu à l'âme. La cinquantaine à peine entamée, ces vieux gangsters irlandais attendent, le temps d'une nuit, avec pour seule compagnie un vieux sac de sport bourré de photos de Dilly. Sans nouvelles de la fille de Maurice depuis trois ans, ils ne désespèrent pas de la retrouver dans le port d'Algérisas, où elle pourrait passer, en partance ou en provenance de Tanger. Alors ils distribuent ses portraits aux passants, en quête d'indices. Et cultivent malgré eux la patience, le va-et-vient des bateaux se révélant aléatoire et incertain.
Fantômes, regrets, remords
Ce temps d'attente est peuplé de fantômes, de regrets, de remords. Charlie et Maurice ne sont pas nés sous une bonne étoile mais sous les cieux mornes et mouvementés d'Irlande. Maurice a commencé à travailler à l'âge de quatre ans. On imagine le contexte, entre désœuvrement, pauvreté et abandon. Devenus inséparables, Charlie et Maurice ont allègrement collectionné bévues, addictions, déveines, coups foireux, trahisons et autres exils nécessaires. Quant à l'amour, est-il autre chose qu'une chimère insaisissable ?

"C'est le désespoir qui nous donne du caractère. À nous, les messieurs d'un certain âge." Leur vie se déplie alors que leurs chances de croiser Dilly s'amenuisent. Une jeunesse sous le signe de l'addiction. Des combines qui rapportent beaucoup d'argent. La naissance de Dilly. Le sacrilège de terres sacrées. Les promesses brisées. Les déménagements incessants. La fuite pour seule ambition. Les rustines au jour le jour. Ils sont lucides et ne connaissent pas l'amertume. Ils ont de l'humour et assument leurs crimes. "On est une bande d'affreux, dit-il. Dérangés, dit Charlie. Des vrais monstres." À l'heure où ils nourrissent de vieux rêves mélancoliques, leur franchise les rend attachants, alors qu'on devine chez eux de timides élans de rédemption. L'heure est peut-être venue d'abandonner leurs haillons de sales types pour une mue salutaire.
L'âme irlandaise
D'une plume qui mêle avec audace poésie, images fortes et traits saillants, Kevin Barry (Limerick, 1969) signe avec Dernier bateau pour Tanger un roman comme on en lit peu, tout en retenue et pourtant d'une rare puissance. L'âme irlandaise tangue et palpite en ces pages où la malédiction rôde, la famille se brise, la réussite se dérobe. "Putain d'Irlande. Avec ses démons souriants. Ses rochers parlants. Ses champs hantés. Sa mémoire de la mer. Ses luttes et sa vie sauvage. Ses fantômes mélancoliques." Un décor de vieux port et d'eaux noires menaçantes, une nuit de mise à l'épreuve, des figures malmenées par le destin : il y a de la tragédie dans ces pages qui ont notamment figuré sur la liste du Booker Prize en 2019. Et qui font de Kevin Barry (déjà auteur de Bohane, sombre cité et de L'œuf de Lennon) l'un des plus intéressants représentants de la scène littéraire irlandaise contemporaine.
- Kevin Barry | Dernier bateau pour tanger | roman | traduit de l'anglais (Irlande) par Carine Chichereau | Buchet-Chastel | 266 pp., env. 21 €, version numérique 14,99 €
EXTRAIT
"C'est un dilemme terriblement irlandais - une famille brisée, l'amour perdu, et toute la mélancolie qui va avec -, auquel on propose une solution à l'irlandaise: et merde, on va boire un coup."