Le "bon" citoyen fait le dictateur
Dans un essai, l'écrivain égyptien Alaa El Aswany analyse les causes de la dictature et comment l'attaquer.

- Publié le 17-06-2020 à 12h15
- Mis à jour le 17-06-2020 à 12h16

Dans un essai, l'écrivain égyptien Alaa El Aswany analyse les causes de la dictature et comment l'attaquer.
Les Égyptiens s'y connaissent en dictature. Alaa El Aswany se souvient comment, tout jeune enfant, il assista à la défaite humiliante de l'Égypte, écrasée en six jours à peine par Israël en 1967. Après avoir lancé ses troupes, Nasser prétendit, contre toute réalité, avoir triomphé. Quand le contraire fut impossible à nier, il parvint néanmoins à galvaniser son peuple qui, en larmes, lui demanda de rester. Le père de l'écrivain, choqué d'une telle cécité, demanda à un passant pourquoi il voulait que reste celui qui causa ce désastre. "Mais, Monsieur, si Nasser s'en va, qui va nous garder unis ?", lui répond-il. La dictature parvient à supprimer toute alternative possible dans la tête des citoyens.
L'essai s'intéresse d'abord à l'Égypte qui, de Nasser à Moubarak, des Frères musulmans au général Sissi, n'a jamais connu la démocratie. L'écrivain ne peut plus retourner aujourd'hui au Caire de crainte d'être immédiatement emprisonné et il vit aux États-Unis.
Quasi psychiatrique
Mais l'auteur de L'immeuble Yacoubian, dépasse le cas égyptien pour analyser ce qu'il appelle Le Syndrome de la dictature, une maladie quasi psychiatrique. Au gré des chapitres, avec de multiples exemples, il passe en revue les innombrables dictateurs qui sont loin de se cantonner aux seuls pays arabes actuels. D'Hitler, Mussolini, Staline ou Salazar, aux dictateurs sud-américains ou aux frasques sanguinaires d'Idi Amin Dada et Bokassa, des exactions des Croisés à celles des Ottomans, l'histoire humaine est longue de tyrans qui ont pu régner jusqu'à la folie avec l'appui de leur peuple. Comment est-ce possible ?
Le premier responsable pour Alaa El Aswany, est le "bon" citoyen qui accepte de renoncer à sa liberté contre la protection présumée du tyran. Au XVIe siècle, La Boétie théorisa ce tropisme dans Le Discours de la servitude volontaire. El Aswany rapporte les résultats d'une récente étude indiquant que seuls 87 États du globe (sur 195) peuvent être qualifiés de vraiment libres, 39 % seulement des habitants de la planète jouissent d'une liberté complète.
L'intellectuel mercenaire
Alaa El Aswany analyse comment le dictateur (toujours des hommes !) peut se maintenir : il s'appuie sur le choix du "bon" citoyen qui préfère pour sa famille la stabilité face à l'incertitude d'un changement politique, il instille l'idée qu'il est à jamais impossible de faire régner la justice. Le "bon" citoyen a grandi à l'ombre de l'autoritarisme et, même s'il n'est pas dupe, il a abandonné toute idée d'autre chose.
Les méthodes sont toujours les mêmes : la répression, la corruption, susciter une théorie du complot (comme on le fit contre les Juifs avec le faux Protocole des Sages de Sion), déshumaniser l'adversaire, censurer la culture et les médias, acheter les intellectuels parfois prompts à se soumettre aux folies des tyrans en échange des hochets du pouvoir.
L'intellectuel accommodant ou mercenaire, la religion instrumentalisée, participent à ce syndrome. Il n'y a pas de peuple prédisposé à la dictature, mais, curieusement, il y a des hommes prédisposés à devenir dictateurs souvent en réaction à des traumatismes de leur enfance.
Alaa El Aswany termine son essai en indiquant comment la dictature se développe vers un pouvoir absolu et isolé qui mène à la folie, à l'erreur et à sa propre chute.
Mais chaque citoyen peut prévenir l'émergence d'une dictature et "développer une conscience collective assez vive pour résister au charisme et à l'idolâtrie d'un leader ou d'une foi", chacun peut se prémunir du pire en "adoptant un scepticisme salutaire". On sait hélas que de Trump à Sissi, d'Erdogan à Kabila, le chemin reste long.
Le Syndrome de la dictature Essai De Alaa El Aswany, traduit de l'anglais par Gilles Gauthier, Actes Sud, 204 pp. Prix env. 19,80 €
