Quand la mort est plus douce que la vie

- Publié le 11-06-2020 à 12h48
- Mis à jour le 11-06-2020 à 14h32
Après le succès du Verger de marbre (2016), Alex Taylor voit paraître en avant-première en français Le sang ne suffit pas (Bloods speeds the Traverler), un roman d'aventures aussi sombre qu'éblouissant. C'est d'abord l'écriture qui séduit, celle de celui qui eut plusieurs vies (fabrication de tabac et de briquets, démantèlement de voitures d'occasion, entretien de pelouses, colportage de sorgho) avant d'enseigner à l'université de Western Kentucky : une prose puissante, poétique, aussi à l'aise pour décrire la majesté de la nature et la rudesse du climat que les tourments et les bassesses d'âmes assoiffées. Le tout servant un scénario impeccable, riche en rebondissements et en épisodes d'une diabolique inventivité.
En fuite
Depuis qu'il a perdu sa femme et son jeune fils, emportés par la diphtérie, Reathel erre, espérant trouver en la fuite quelque apaisement. "Il était parti et maintenant il était là, fin de l'histoire. Il n'emportait ni sentiment, ni injonctions." L'hiver est rude en cette année 1748. Aussi, lorsqu'il trouve une cabane isolée au cœur des Crazy Jack Mountains, l'homme espère y trouver un peu de chaleur et de nourriture. À moitié loup, le féroce chien qui l'accompagne aura raison de l'hôte des lieux, un Allemand taciturne et récalcitrant. Mais ce dernier ne s'était pas réfugié là seul, il vivait avec une jeune femme, Della, qui est sur le point d'accoucher. Ils s'étaient mis à l'écart pour tenter d'échapper au destin, l'enfant à naître devant être remis au chef Black Tooth : tel est le prix qui a été négocié pour la paix entre les Shawnees et les Blancs qui vivent à proximité de la tribu indienne. Administré par des colons sous l'autorité d'Integer Crabtree, le Fort Bannock est un lieu indigent, au bord de la mutinerie. Sans l'offrande de ce bébé, le sort de la communauté sera scellé. Raison pour laquelle Cabtree envoie Bertram et Elijah Autry, deux frères habitués des missions rémunérées, récupérer l'enfant. Mais Della n'a pas dit son dernier mot.
Une question de survie
Pour Reathel et Della, qui décident de reprendre la route, la menace est omniprésente : le froid, l'ourse qui rôde, la faim qui étreint, les bois qui regorgent de dangers, les hommes cupides lancés à leurs trousses. Dans leur fuite, ils vont notamment croiser Simon Cheese, un Français qui s'est isolé dans une grotte et qui a réussi à amasser des victuailles, se retrouvant, dès lors, en position avantageuse. Mais sa survie n'a pas toujours été gagnée, et l'a poussé à d'innommables agissements à l'encontre de sa femme. Pendant ce temps, Black Tooth commence à s'impatienter et prépare les siens à l'affrontement. Déterminé à résister sans en avoir vraiment les moyens, le Fort s'apprête de son côté à riposter de manière inattendue.

Dans la veine de l'œuvre de Donald Ray Pollock, Alex Taylor offre ici une épopée qui ravit par sa cohérence, son intensité, sa danse macabre avec des limites parfois franchies. Si ce qui est dépeint est çà et là effroyable, les descriptions, elles, ne rebutent jamais. Tout ici est question de survie, ce qui pousse inévitablement à des extrémités. Mais si ce monde à la lisière de l'humanité engendre la brutalité, l'égoïsme, la folie et la sauvagerie, les hommes n'en gardent pas moins une vie intérieure, souvent douloureuse, mais exempte de manichéisme. Au cœur de cette tempête, la dignité de Della et la droiture de Reathel, qui porte à jamais "une rayure dans le cœur", agissent tels des phares dans la nuit. Une nuit où rôdent de terrifiantes ombres, dès lors que la mort devient douce et salutaire à qui subit une vie qui n'en est plus une.
- Alex Taylor | Le sang ne suffit pas | roman | traduit de l'américain par Anatole Pons-Reumaux, Gallmeister, coll. Americana | 316 pp., env. 23 €, version numérique 15,99 €
EXTRAIT
"Des choses anciennes hantaient cette odeur... le cri de louveteaux, le goût d'un foie de wapiti, le clair de lune descendant froidement sur une rivière traversée par les cerfs dans l'étreinte silencieuse de l'hiver, et l'air paru soudain secoué par la force vivante et invisible des trésors que seules les bêtes peuvent conserver, elles qui connaissent l'ancienneté du sang et la forme du temps dans leurs griffes, dans leurs peaux, la puissance du souvenir insufflant dans leurs poumons une vie brûlante à la manière d'un soufflet."