L'amitié en ses multiples saisons
"Elles habitent la plus belle maison au bord du plus beau parc dans le plus beau quartier de la plus belle ville de la planète. […] La vie est encore malléable et pleine de potentiel. L'entrée des chemins qu'elles n'ont pas empruntés ne s'est pas encore refermée. Il leur reste du temps pour devenir celles qu'elles seront. " Dans le Londres des années 1990, Hannah, Cate et Lissa partagent un appartement mais pas seulement. Les trois amies sont brillantes, pleines de vie, défendent avec panache leurs idéaux et attendent avec enthousiasme ce que la vie leur promet.

- Publié le 16-04-2020 à 14h16
- Mis à jour le 17-04-2020 à 12h00
"Elles habitent la plus belle maison au bord du plus beau parc dans le plus beau quartier de la plus belle ville de la planète. […] La vie est encore malléable et pleine de potentiel. L'entrée des chemins qu'elles n'ont pas empruntés ne s'est pas encore refermée. Il leur reste du temps pour devenir celles qu'elles seront. " Dans le Londres des années 1990, Hannah, Cate et Lissa partagent un appartement mais pas seulement. Les trois amies sont brillantes, pleines de vie, défendent avec panache leurs idéaux et attendent avec enthousiasme ce que la vie leur promet. Elles ne sont pas naïves, simplement confiantes, et l'époque semble leur donner raison.
Amertume
Quand on les découvre à l'âge de trente-cinq ans, une certaine amertume s'est installée, qui malmène ce qui les unissait autrefois. Car, denrée fragile (et précieuse), l'amitié est plus aisée à cultiver quand elle est bercée par l'insouciance, les aspirations, les possibles. Mais dès lors qu'Hannah, Cate et Lissa vont se mettre à évoluer à des rythmes différents, les germes de la jalousie et de la déloyauté vont commencer à poindre. L'une tente désespérément de tomber enceinte quand l'autre se débat, épuisée et déprimée, pour satisfaire les besoins erratiques de son bébé. La carrière de l'une paraît au beau fixe quand l'autre continue de courir les castings en espérant enfin décrocher le rôle qui lancera sa carrière. L'une attend de trouver le partenaire de vie idéal quand l'autre, mariée quelques mois à peine après une rencontre rendue possible grâce à un site web, s'interroge sur ce qui la lie à son époux.
Doute et insécurité
Ces contretemps nécessiteraient une bienveillance et une générosité à toute épreuve, ce qu'Hannah, Cate et Lissa ne manifestent pas toujours l'une envers l'autre : plus elles sont assaillies par le doute et l'insécurité, plus elles peinent à rester ouvertes et attentives. Ce qui permet à Anna Hope (Manchester, 1974), que les lecteurs francophones avaient découverte en 2018 avec Le chagrin des vivants, d'explorer à travers ces failles les diverses composantes que sont leur féminité, leurs sentiments vis-à-vis de la maternité, leur sensibilité, la persistance de leurs combats, leur appréhension du monde, leur relation à leurs parents, leur fidélité à leur cœur rebelle. En mêlant les époques avec entrain, Anna Hope positionne le lecteur au plus près de ce qui palpite en ses héroïnes au fil du temps. Avec des tensions, mais aussi des moments suspendus de grâce et d'épiphanie - l'on pense particulièrement à ce qui réunira Lissa et sa mère, à la singulière atmosphère si remarquablement créée à cette occasion.

Le gap des générations est également au cœur de Nos espérances (Expectation). Car si Hannah, Cate et Lissa attendaient beaucoup de la vie, la génération précédente peut, elle, avoir l'impression que les luttes qu'elle a menées semblent en définitive un peu vaines. "[…] vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu'est-ce que vous en avez fait ?" Ce à quoi Lissa, face à sa mère qui l'interpelle ainsi, ne parvient pas à répondre qu'elle fait juste du mieux qu'elle peut. Et par ricochet, naît dans la foulée l'inquiétude de savoir comment la génération suivante les jugera.
Nuances
"Les jeunes deviennent des vieux. Ils feront des compromis. On est tous pareils. On arrête de se battre. On capitule. On devient partie intégrante du problème." Si une forme de désillusion est présente en ces pages, l'on retient surtout la vivacité de l'écriture et les subtiles nuances que permet le trio. Cette fine et franche traversée de l'espérance le démontre avec beaucoup d'humanité : il faut persévérer à la cultiver, à en prendre soin, car personne ne sait ce que réservent les saisons à venir.
- Anna Hope | Nos espérances | traduit de l'anglais par Élodie Leplat | Gallimard | 357 pp., env. 22 €, version numérique 15,99 €
EXTRAIT
"Elle est mal à l'aise avec Hannah et Lissa, liées par une amitié qui a grandi et éclipsé la leur. Mal à l'aise quand elles sortent dîner ensemble avec Nathan et Declan, le copain de Lissa, un acteur irlandais ridiculement beau, dans un restaurant éthiopien que connaît Lissa (...). Lors de ces repas, ils parlent avec emphase, en utilisant leurs mains, ils semblent avoir des certitudes sur toutes sortes de choses, quel genre de film aller voir, par exemple, quels livres lire, qui ils sont et qui ils vont devenir.
Cate, elle, n'a aucune certitude. La vie semble tout à la fois encalminée et pleine de dangers, comme si une vague, une vague titanesque, pouvait surgir à tout moment, jaillir des eaux plates et l'envoyer par le fond."