Le Grand Meaulnes, bien plus riche

- Publié le 19-03-2020 à 08h32
- Mis à jour le 19-03-2020 à 08h41

Ce classique des classiques, d'Alain-Fournier, a le privilège d'entrer dans la prestigieuse Pléiade.
C'est l'unique livre d'Henri Fournier connu sous le nom d'Alain-Fournier, mais c'est aussi un livre unique, culte s'il en est. Le Grand Meaulnes entre dans la prestigieuse collection de la Pléiade et c'est la première fois que l'auteur d'un seul livre bénéficie de cet honneur.
Assorti d'un riche préface de Philippe Berthier et d'un choix de lettres, documents et esquisses, c'est un classique totalement revisité et complexifié qui apparaît.
Le Grand Meaulnes s'est vendu à plus de quatre millions d'exemplaires. Il est le livre français le plus lu et traduit dans le monde après Le Petit Prince de Saint-Exupéry, dit-on. En 1999, un sondage organisé par Le Monde et la Fnac lui donnait la 9e place parmi les cent meilleurs livres du XXe siècle, aux côtés de Proust, Camus, Céline et Kafka.
Sa mort au front le 22 septembre 1914 a apporté une touche encore plus romantique au livre et à son auteur. « Ceux que les dieux aiment, meurent jeunes », disaient les Grecs.
Longtemps lecture obligatoire pour les ados dans les écoles, ce chef-d'oeuvre souffre de cette réputation de livre pour jeunes, prescrit par les profs et de plus, avec une connotation religieuse qu'a amenée la soeur d'Alain-Fournier, Isabelle Rivière. Comme le fit Isabelle Rimbaud avec son frère, elle voulut donner au Grand Meaulnes la signification d'une quête de Dieu qui n'y est pourtant pas.
L'amour fou
Dès sa parution à la NRF, le roman a divisé les critiques. Il fut à deux doigts de recevoir le Goncourt en 1913 battu seulement par l'obscur Marc Elder pour Le Peuple de la mer. Si certains furent éblouis par l'écriture et la force du roman d'autres le voyaient simplet et passéiste. On a opposé ce roman comme le dernier du classicisme mourant à la modernité nouvelle de Proust dont le premier volume de La Recherche était refusé la même année 1913 par Gallimard.
Cette édition de la Pléiade permet de relire ce roman et d'en saisir toute sa beauté d'écriture et sa complexité méconnue.
Rappelons l'intrigue. On est en Sologne, dans l'école d'un village. Le narrateur, François, a 15 ans et voit arriver un jeune homme de 17 ans, Meaulnes au charisme éclatant, que toute la classe s'empresse d'appeler Le Grand Meaulnes. Celui-ci s'enfuit un jour, se perd, et arrive au milieux des bois, au « Domaine mystérieux » où se déroule « La Fête étrange », organisée pour le mariage de Frantz de Galais et d'une fiancée qui ne viendra pas. Meaulnes y rencontre Yvonne de Galais dont il tombe immédiatement follement amoureux. Alain-Fournier la décrit « toute frémissante comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol. » Elle a une « lourde chevelure blonde » et dans les traits « une finesse presque douloureuse ».
Rentré au collège, il ne rêve que de retourner au « Pays sans nom » découvert par hasard, mais il n'en connait pas le chemin.
La suite du roman est alors comme une déconstruction maille après maille de la trame chatoyante de la fête étrange, avec l'arrivée de Frantz en bohémien, les retrouvailles entre Meaulnes et Yvonne qui vont très brièvement se marier avant que Meaulnes reparte pour aider Frantz à retrouver sa fiancée perdue, Valentine. Mais Meaulnes a eu une liaison avec elle. Yvonne meurt en accouchant d'une fille que Meaulnes reprend à la fin du roman pour s'en aller vers «de nouvelles aventures », conclut Alain-Fournier.
Mélisande et Pasolini
Roman d'amour adolescent et troublant, conte naturaliste et fantastique à la fois, a-t-on souvent dit. Il est bien plus complexe. Bien sûr la vie de collège et l'enfance sont bien là mais au sens où le disait Michel Tournier: « L'enfance nous est donnée comme un chaos brûlant, et nous n'avons pas trop de tout le reste de notre vie pour tenter de le mettre en ordre et de nous l'expliquer. »
Loin d'être naïf, le roman et son écriture très travaillée sont nourris de la culture nouvelle. Alain-Fournier était épris des tableaux de Maurice Denis autant que du Pelléas et Mélisande de Debussy. Il y a d'ailleurs du Mélisande dans Meaulnes. Celui-ci déboule dans le village, venu d'on ne sait où. Le roman débute par la phrase « Il arriva chez nous un dimanche de novembre » et se termine par « partant avec elle pour de nouvelles aventures ». On pense à Mélisande qui disait: « Personne au monde n'est aussi exilé que moi. Je maintiens que je ne suis pas d'ici. »
Le côté messianique de Meaulnes venu tout bouleverser et puis repartir annonce Théorème de Pasolini où là aussi un envoyé christique vient vampiriser toute une famille. Meaulnes est un pyromane venu mettre le feu au monde, « il est un terrible virus à la fois mortel et salvateur », écrit Philippe Berthier.
Sa préface démontre que Le Grand Meaulnes n'a « guère de rapport avec la peu compromettante littérature pour adolescents qu'on a trop souvent cru y trouver » et rejoint plutôt les eaux troubles de Dostroïevski, Dickens ou Camus. Le roman montre l'impasse où aboutit la quête d'un amour absolu, la violence latente, la douloureuse question de la faute et du rachat, les pulsions sexuelles intenses mais cachées. François Seurel, le narrateur, « n'aura osé être ni homo, ni hétérosexuel il restera vierge condamné à perpétuité à regarder la vie des autres sans vivre la sienne. »
La passion pour Yvonne
Les lettres rassemblées dans le volume mettent au jour la passion contrariée d'Alain-Fournier pour Yvonne de Quiévrecourt qui a inspiré le personnage d'Yvonne de Galais. À 18 ans, le 1er juin 1905, Henri Fournier (il adoptera le nom de plume Alain-Fournier pour ne pas être confondu avec un célèbre pilote automobile) croise par hasard Yvonne de Quiévrecourt, jeune femme « blonde, élégante, élancée » et en tombe éperdument amoureux. Les lettres à sa sœur Isabelle et à son beau-frère Jacques Rivière racontent cet amour fou et platonique. « Elle est si belle, écrit-il, que la regarder touche à la souffrance ». S'il croisera d'autres femmes le temps de sa courte vie, il restera obsédé par sa rencontre bouleversante avec Yvonne de Quiévrecourt qu'il reverra brièvement en mai 1913 (elle est désormais mariée et a deux enfants).
Il lui avoue son amour malheureux et ose lui remettre une lettre (non envoyée) qu'il lui avait écrite en septembre 1912. « Un long roman que j'achève et qui tourne tout autour de vous, de vous que j'ai si peu connue, paraîtra cet hiver », lui annonce-t-il. « Les plus beaux jours de ma vie sont ceux où j'ai pensé le plus ardemment à vous ».
Publié le 6 novembre 1913, le premier exemplaire du Grand Meaulnes (dédié à Isabelle la soeur d'Alain-Fournier) est d'ailleurs réservé à Yvonne de Quièvrecourt.
Qu'a-t-elle pensé du roman ? Elle a disparu à 79 ans en décembre 1964, sans jamais s'exprimer.
*** Le Grand Meaulnes Roman Alain-Fournier édition établie par Philippe Berthier avec lettres, documents et esquisses, La Pléiade, 640 pp., Prix: env. 42 €