Alessandro Baricco: "On a tout à gagner à la révolution numérique"

- Publié le 08-03-2020 à 09h23
- Mis à jour le 08-03-2020 à 11h40

Le grand romancier italien évoque l'émergence d'une révolution comme le furent la Renaissance et les Lumières.
Le magnifique romancier de Soie et Novecento , Alessandro Baricco, était l'invité d'honneur de la Foire du livre et a donné une conférence à Bozar autour de son dernier essai, The Game (Gallimard). Il y poursuit sa réflexion entamée douze ans plus tôt (dans Les Barbares ) sur la mutation majeure apportée par les nouvelles technologies. Il refuse d'y voir une destruction de la culture, mais au contraire, il la juge inéluctable et y découvre des opportunités nouvelles.
Vous comparez cette révolution numérique à celles de la Renaissance ou des Lumières.
Chaque jour, nous allons tous un peu plus loin dans cette direction qui ne résulte pas d'une volonté divine ou d'un plan économique. C'est une révolution collective dans laquelle nous nous engageons tous. Elle peut nous donner l'opportunité de devenir plus libres et plus intelligents dans une société plus transparente. Certes, cela heurte un bloc mental, social, économique, qui formait jusqu'ici la société mais la Renaissance aussi avait heurté la société du Moyen Age et les Lumières ont bousculé l'Ancien Régime. La révolution numérique nous a amenés hors de la pensée romantique d'un XX siècle, qui fut aussi un des plus effrayants avec la bombe atomique, la Shoah et deux guerres mondiales.
Ceux qui ont peur craignent des Barbares?
Ils ne sont pas violents ! Les élites anciennes ont peur d'être bousculées par une révolution qui n'est pas qu'économique mais aussi culturelle et libertaire. Bien sûr dans ce que j'appelle le Game, un jeu intelligent comme les échecs, il y a des aspects à combattre, mais je regarde ce qui se passe sans préjugés intellectuels, sans crainte, en acceptant le défi qui se présente à nous. Comme le faisait Michel Serres.
On évoque la fin de la culture, l'abêtissement avec l'omniprésence des écrans et des réseaux sociaux.
Chaque révolution culturelle, de la Renaissance aux Lumières, a tué la culture précédente. Mais la nôtre était déjà arrivée au bout de ses possibilités créatrices. Chaque jour, on voit émerger une nouvelle culture. A part la subtile tristesse de dire adieu à des choses qui ont été si importantes pour moi, c'est une émotion de voir émerger d'autres formes d'intelligence, d'autres manières d'être au monde. Ce ne sont pas les technologies qui doivent s'adapter à l'humanisme mais le contraire. Durant des siècles, on a bien adapté l'Iliade pour en donner chaque fois des lectures contemporaines. Gérard Mortier (ou Castellucci en théâtre) l'a fait parfaitement pour adapter l'opéra malgré un public qui est le plus traditionnel au monde.
On a besoin d'inconnues car le connu est désespérant ?
Je partage cette idée. On évoque le danger démocratique (en particulier en Italie qui a toujours été un laboratoire pour le meilleur ou le pire de ce qui va advenir de nos démocraties) mais la démocratie aussi était déjà à l'agonie, en blocage, avant la révolution de The Game. Et il est possible -pas certain- que cette révolution amène une nouvelle version de la démocratie, plus ouverte, plus transparente. Le débat est ouvert.
Vous êtes un rare optimiste.
Je refuse cette étiquette. Je suis simplement plus réaliste que les pessimistes. Mais il suffit d'être un petit peu réaliste pour qu'on vous traite d'optimiste. Je regarde la réalité sans préjugés et pas comme le fait ce monde intellectuel qui reste dans le XXe siècle qui se berce de sa nostalgie, de sa culture des choses qui meurent, du narcissisme de sa propre beauté.
Mais cette révolution tue l'emploi et le pacte social.
C'est vrai, c'est sur ce plan un tremblement de terre et il n'est pas fini. Cela va continuer à produire de grandes souffrances sociales. Et c'est là que doit jouer le politique qui doit intervenir pour recréer un pacte social, défendre une sécurité sociale, reconstruire une alliance entre les élites et les autres, sinon ce sera la catastrophe.
Comment reliez-vous vos romans et vos essais?
J'utilise le même outil, le même marteau qui est l'écriture, mais pour réaliser tout autre chose: une sculpture de marbre d'un côté, un bateau de l'autre.