"La Vie de famille", un récit sur la violence de la haine familiale et le fils chassé de chez lui

- Publié le 21-01-2020 à 12h12
- Mis à jour le 21-02-2020 à 16h45

Avec « La Vie de famille », Patrick Roegiers signe un grand livre de haine familiale et d'amour fracassé. Ses parents ont appelé la police pour le chasser et ont fait de lui, pour la vie, un « expulsé de tout ». Un récit d'une rare violence, mais qui laisse percer la mélancolie de toute vie qui passe et la tendresse refoulée.
La Vie de famille, le nouveau et très beau roman de Patrick Roegiers débute par une scène d'une extrême violence psychologique. L'écrivain avait alors vingt ans et ses parents ont appelé la police pour expulser leur fils: « Foutez-le dehors. Il se débrouillera tout seul.» , dit la mère, harpie d'anthologie à en croire Patrick Roegiers.
«Ce jour-là, j'ai compris qu'il ne me faudrait compter que sur moi et qu'on me mettrait toujours à la porte.», se dit-il.
Cette scène donne le ton de tout le livre qui sonne comme un long cri, à la manière de Léo Ferré que Roegiers aime tant. Une manière de brûler sa famille d'origine comme d'autres brûlent leurs vaisseaux.
Patrick Roegiers, 72 ans, après une vie de théâtre, de critique photographique, romancier et essayiste sur la Belgique, parle pour la première fois de lui-même et de ses parents, de son enfance à Bruxelles avant son départ en France en 1983 où il vit toujours, à Saint-Maur près de Paris.
Ses mots sont d'une rare cruauté. Son père était, dit-il, « un pleutre, un minable, un couard » et sa mère avait « un coeur de pierre et du sang de poisson dans les veines. Ses mains étaient en peau de serpent ». Le couple n'a cessé de se détester jusqu'à divorcer sur le tard.
Le malaimé
Comme dans ses autres romans, Patrick Roegiers mêle à sa charge, des références littéraires et musicales, et des phrases très belles sous l'imprécation.
Et peu à peu le procès se fait plus nuancé. Car que sait-on de ses parents ? Celui qui hait ne se hait-il pas lui-même? Il donne fictivement la parole à son père et sa mère qui ne l'épargnent pas.
La question de l'amour reçu ou pas des parents taraude chacun, surtout à l'automne de sa vie. Le livre devient alors mélancolique quand il devient universel, laissant -un petit peu- émerger la tendresse refoulée, l'amertume du malaimé et du temps qui passe jusqu'au témoignage poignant du naufrage de la vieillesse de ses parents.
Roegiers rêve de continuer à écrire, « l'acte le plus beau qui soit », et d'arriver à se réconcilier peut-être avec sa mère: « je lui dirai que je l'aime et elle à son tour me dira que je suis son enfant, qu'elle est fière et heureuse d'être ma maman ». Une pincée de sucre ajoutée au plat bien épicé.
Le livre débute par une séquence spectaculaire. Vous êtes chassé de chez vos parents, à leur demande, par la police, le jour de vos vingt ans. Est-ce vrai?
Oui. Absolument. Cela s'est fait sans raison et sans explication. Je crois, après coup, que c'est le jour le plus important de ma vie. J'ai compris que je serais toujours seul et qu'on me chasserait de partout. C'est un élément important de ma personnalité. C'était très difficile à raconter. Il ne fallait pas tricher. Dire les choses comme elles se sont passées. J'y suis arrivé. J'ai envoyé le texte à mon éditeur qui m'a dit: "C'est un début tonitruant. J'aime beaucoup. » Cela m'a mis en confiance. Tout est parti de là. Il m'a suffi de tirer le fil pour raconter toute l'histoire.
Vous aviez besoin de l'écrire?
D'habitude, je ne parle pas de moi. Je déteste cela. J'avais un contrat pour un autre livre sur lequel j'ai travaillé deux ans. Pour diverses raisons, j'ai décidé de l'abandonner. Je me suis demandé ce que j'allais faire. Et je me suis mis à écrire des bouts de texte, en désordre, sans plan, contrairement à mes habitudes. Sans me demander ce qui en sortirait.
Etait-ce une forme de thérapie?
L'écriture n'est pas une autothérapie. Le but, c'est d'écrire un bon livre. La famille est un grand sujet littéraire. Classique. Traité, de manière acide, par nombre d'écrivains, de François Mauriac à Hervé Bazin. Je l'aborde à ma façon, pour la première fois. J'ai plongé dans ma mémoire. Je suis revenu cinquante ans en arrière. Tout était là, intact, neuf, frais comme au premier jour. J'ai travaillé d'après mes souvenirs, mes sensations, mes émotions.
Vous dites que vous avez aussi inventé en partie.
La vérité n'existe pas. La mémoire transforme le passé. On ne peut pas raconter les choses comme elles sont. On les réinvente. Mon livre n'est pas un récit, ni un document. Et puis, il y a eu aussi d'autres événements.
Lesquels?
Après une émission de radio, j'ai reçu une lettre d'une femme qui me disait: « N'êtes-vous pas le petit garçon que j'ai tenu sur mes genoux à deux ans et demi? ». Je n'ai d'abord pas réagi. Puis, j'ai été la voir. C'était la demi-soeur de ma mère. Pendant trois heures, j'ai entendu les pires choses sur elle. Avec une violence effroyable. J'ai appris tout ce que j'ignorais. La folie de sa mère et de sa grand-mère qui sont mortes internées. L'abandon par son père (un diplomate) qui ne s'est jamais occupé d'elle. Ma mère n'en a jamais parlé. Je n'ai jamais vu même une photo de ses parents. J'ai appris cela trop tard. Si j'avais su plus tôt, je l'aurais mieux comprise. Mais je n'aurais pas pardonné.
On ne sait rien de ses parents.
Pas grand chose, non. En écrivant ce livre, j'ai compris en partie leur histoire. L'alliance avec mon père, qui était un brave type, un honnête homme, mais aussi un lâche complètement manipulé par ma mère.
Que voulez-vous dire?
Ma mère s'est vengée de son malheur. Et de l'enfance qu'elle n'a jamais eue. Elle disait qu'elle ne pouvait pas être une mère parce qu'elle-même n'en avait pas eue. Sa vie a été une véritable entreprise de démolition. Elle a détruit tout ce qu'elle avait construit. La famille, mes frères et soeur, moi, son mari dont elle divorce après 53 ans de mariage. Et, pour finir, elle-même. Un véritable désastre. C'est là le vrai sujet du livre.
Vous dites que vous avez hérité d'elle le goût du « bris », de la rupture.
Oui, j'ai reçu d'elle bien des caractères. Le sentiment de l'abandon, du manque d'amour qui m'a accompagné toute ma vie, d'une certaine violence et le goût permanent, récurrent, de la rupture, qui est si fertile en art. On croit qu'on mène sa propre vie. En fait, on est déterminé par celle de ses géniteurs. C'est le sens du titre de mon livre.
Vous racontez tout de même des moments heureux, des descriptions pleines de tendresse et d'humour, les vacances à la mer, les courses à vélo sur la digue, la découverte des chanteurs dans votre adolescence.
Bizarrement, j'ai un bon souvenir de mon enfance. Nos parents nous ont bien élevés. Selon les codes de la moyenne bourgeoisie, dans les années soixante. On était très bien habillé. On s'entendait tous assez bien. J'ai découvert les yé-yé, de là ma passion pour les chanteurs en général. Et pour Léo Ferré, en particulier, qui donne un récital uniquement pour moi dans le livre. Il chante Vingt ans. "Pour tout bagage, on a vingt ans, on a l'expérience des parents". C'est ce qui m'a donné l'idée d'émailler le texte de chansons qui traversent toutes les époques.
Que pensent vos frères et soeur de votre livre?
Je n'en sais rien. Ils ne m'ont jamais dit un mot sur mon activité théâtrale ou mes livres (une quarantaine, tout de même). C'est ma soeur qui, dans des circonstances extravagantes, m'a raconté la scène où son ami informaticien est frappé d'un AVC sur les W.C. de ma mère, après son décès. Je n'aurais jamais imaginé cela.
Quel est la part de vrai et d'imagination dans votre livre?
Tout est vrai. Les engueulades de mes parents, la description de mon père seul, à la fin de sa vie, l'incinération de ma mère et son décès d'une attaque cérébrale, en Tunisie. Je n'y étais pas, mais je le raconte comme si je l'avais vu. C'est le privilège du romancier. Sont plus imaginés les fantasmes de haine avec ma mère dans mon enfance, lors de cauchemars ou de mauvais rêve. La mère est un mythe, une figure mythique tragique, c'est littéraire.
Certains passages sont assez théâtraux.
Il y en a deux précisément. Le monologue intérieur de ma mère au jardin, à Saint-Maur. Je l'ai fait parler dans le silence. Je découvre ses pensées cachées. Et il y a le long monologue de mon père mort. Un personnage mort peut parler au théâtre. A l'instar du père d'Hamlet. Ou de celui de Don Juan. J'en profite pour que mon père dise ce qu'il ne m'a jamais dit. Ces mots, j'aurais voulu les entendre. Il ne l'a pas fait. Alors, je les ai écrits pour lui.
Vous sentez-vous « expulsé » de Belgique, de partout, comme vous dites. Un artiste doit-il l'être?
On me chassera toujours. J'en ai pris mon parti. Mes anciens amis sont les pires. Mon pays d'origine, je n'y reviendrai pas. La page est tournée. Je serai toujours du côté des artistes et de la création. Ils sont ma vraie famille. C'est le sens de ma vie. Je le raconte dans Eloge du génie où je décris la solitude, la radicalité et l'honnêteté de trois d'entre eux. Je les admire au-delà de tout. La beauté, la curiosité, la nouveauté me porteront toujours.
Quel est le sens de votre livre?
Il est à l'opposé du Livre de ma mère d'Albert Cohen. Je déteste le tiède et le sucré. Mon livre n'est pas un livre de vengeance, de revanche ou de règlement de compte. Je tente de comprendre et d'expliquer. Je l'ai écrit en dix mois, avec un bonheur constant, une intense jubilation. Nous vivons une époque terrible. Chacun est seul. Mon livre n'est pas un pansement. Sa violence est voulue. Elle correspond à celle qui s'exprime chaque jour dans la société.
Patrick Roegiers, La Vie de famille, Grasset, 180 pp., env. 16,50 €