Ali Smith enchanteresse
C'est à un riche et vaste projet romanesque dédié aux saisons que s'est attelée la romancière britannique Ali Smith (Inverness, 1962) depuis 2016. Automne, le premier volume de cette tétralogie, vient d'être traduit en français, quand Spring et Winter sont déjà parus en Angleterre. Les éditions Grasset ont prévu de les publier prochainement.

- Publié le 19-09-2019 à 09h23
- Mis à jour le 19-09-2019 à 10h03
C'est à un riche et vaste projet romanesque dédié aux saisons que s'est attelée la romancière britannique Ali Smith (Inverness, 1962) depuis 2016. Automne, le premier volume de cette tétralogie, vient d'être traduit en français, quand Spring et Winter sont déjà parus en Angleterre. Les éditions Grasset ont prévu de les publier prochainement.
L'automne, sa lumière rasante, ses brouillards enveloppants, son humidité menaçante, ses couleurs éclatantes. On peut voir s'animer cette saison en miroir, ou métaphore, de ce que vivent les protagonistes du roman. Ami d'enfance d'Elisabeth, Daniel Gluck n'est plus que l'ombre de lui-même. À 101 ans, celui qui a émerveillé, écouté, partagé son amour pour l'art avec l'adolescente qu'était alors Elisabeth dort désormais presque toute la journée. Ce qui n'empêche pas la jeune femme de lui rendre visite dans la maison de repos où il s'est installé. Patiemment, elle lui fait alors la lecture du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. La dystopie comme ultime ressource pour éclairer ce monde tel qu'il vient ?
Complicité
De sa plume délectable et enivrante, Ali Smith fait revivre pour nous leur complicité d'autrefois, leurs innombrables promenades, leurs dialogues vivifiants. Trop occupée par elle-même, la mère d'Elisabeth s'intéressait peu à sa fille. Daniel a été là pour répondre à toutes ses questions, ouvrir son horizon. Si elle est devenue professeure d'histoire de l'art, c'est assurément grâce à (à cause de ?) Daniel, des mots qu'il a su trouver pour transmettre ce qui le faisait vibrer. La mère d'Elisabeth n'a jamais compris ce qui les liait. "Il a quatre-vingt-cinq ans […]. Comment un homme de quatre-vingt-cinq ans peut-il être ton ami ? Tu ne peux pas avoir des amis normaux comme les enfants normaux de treize ans ?"
S'interroger sur les saisons, c'est s'interroger sur le temps. Ce qui le fonde, dans un cycle toujours renouvelé. Le temps qui ne cesse de fuir dans l'intensité, quand l'ennui l'étire. Le temps qui peut esquiver les désordres de la mémoire. Les précieux moments passés naguère avec Daniel, sa générosité, ont laissé une trace. Daniel, lui, évolue désormais hors du temps, son esprit oscillant entre rêves et souvenirs, à la limite de la conscience. Les images de sa sœur morte en déportation affleurent çà et là. La douleur colore, elle aussi, ce qui constitue les jalons d'une vie.
Incontournable
À côté de ce trésor que fut dans la vie d'Elisabeth tout ce que Daniel lui a transmis, la vie s'écoule dans l'étroitesse et les drames du quotidien : les arcanes kafkaïennes de l'administration (quel défi de faire renouveler son passeport !), le racisme galopant, le vote du Brexit, le meurtre d'une députée, les corps de migrants toujours plus nombreux sur les plages européennes.
Avec un sens du récit singulier, à la limite de l'expérimental, Ali Smith touche au cœur d'une relation humaine rare. En sept pièces de théâtre, cinq recueils de nouvelles et neuf romans, l'auteure de Le fait est et Comment être double est devenue incontournable. Lire Automne ne laisse aucun doute : son attention aux êtres, sa plume enchanteresse, sa subtilité à être politique sans en avoir l'air font merveille.
Ali Smith | Automne | traduit de l'anglais par Laetitia Devaux | Grasset | 238 pp., env. 19 €

EXTRAIT
"Allez savoir pourquoi, ce n'était pas de la mélancolie qu'elle éprouvait. C'était autre chose, sans rapport avec la mélancolie ni la nostalgie. Les choses se produisaient, c'est tout. Puis elles prenaient fin. Le temps passait. C'était un peu désagréable, de penser comme ça, voire gênant. Mais agréable, aussi. C'était presque un soulagement.