Aux premières loges de l'Histoire
Quand elle a commencé à écrire Les patriotes, en 2008, Sana Krasikov ne pouvait savoir que l'élection de Trump allait mettre à la tête de l'Amérique un homme fasciné par son homologue russe - dont le rôle dans sa victoire n'a d'ailleurs pas encore été clairement établi. Avec cette ambitieuse fresque qui mêle les époques, entrelace destinées humaines et Histoire, démultiplie les points d'ancrage, celle qui a émigré de Géorgie pour les États-Unis dans les années 1980 retrace l'histoire d'une jeune femme qui a fait le chemin inverse.

- Publié le 22-08-2019 à 10h08
- Mis à jour le 09-03-2020 à 16h53
Quand elle a commencé à écrire Les patriotes, en 2008, Sana Krasikov ne pouvait savoir que l'élection de Trump allait mettre à la tête de l'Amérique un homme fasciné par son homologue russe - dont le rôle dans sa victoire n'a d'ailleurs pas encore été clairement établi. Avec cette ambitieuse fresque qui mêle les époques, entrelace destinées humaines et Histoire, démultiplie les points d'ancrage, celle qui a émigré de Géorgie pour les États-Unis dans les années 1980 retrace l'histoire d'une jeune femme qui a fait le chemin inverse. Florence Fein a vingt-quatre ans quand, stupéfiant ses proches, elle décide de quitter Brooklyn pour s'installer en URSS. Florence n'était pas communiste, simplement, elle voulait "faire de sa vie quelque chose de grandiose " en rejoignant "un endroit où l'on vivait déjà demain. […] Voilà pourquoi elle avait fui le pays de la liberté : pour se sentir libre, justement".
Le vent tourne
Mais Florence va vite déchanter, tout en luttant pour garder le cap qu'elle s'est fixé. Le vent finissant par tourner, elle est contrainte d'espionner ses pairs avant d'être arrêtée puis, après une enquête bâclée, envoyée sous les verrous. Près de soixante ans plus tard, son fils Julian s'interroge toujours. L'ouverture des archives du KGB va-t-elle l'éclairer ? Pourquoi Florence est-elle restée aussi longtemps avant de finir par rentrer ? Car Julian éprouve toujours la vulnérabilité et la colère de l'enfant abandonné, lui qui a passé huit ans dans un orphelinat après l'arrestation de sa mère. Il n'a jamais compris "son refus de contester le mal qui m'avait privé d'un père et laissé sans mère toutes ces années où un enfant a tant besoin d'amour maternel". Pour Florence, sa vie a été une aventure. Pour sa famille, c'était une tragédie. Son mari n'a pas survécu aux purges, son fils, mais aussi son petit-fils, demeureront profondément marqués.

"J'ai toujours besoin de m'inspirer de quelque chose d'authentique ou d'une relation personnelle", expliquait Sana Krasikov lors de son passage à Bruxelles, en juin dernier. "J'étais en tournée de promotion de mon premier livre, un recueil de nouvelles ( L'An prochain à Tbilissi , Albin Michel, 2011), quand j'ai rencontré Timothy Friedman, un ami de mes parents. Il a un accent russe assez prononcé, j'ai donc toujours pensé qu'il était originaire de Russie. J'ai donc été sidéré d'apprendre que ses parents étaient américains et qu'ils avaient émigré en Russie dans les années 1930." L'histoire de Julian est celle de Timothy, que l'auteur a déployée, documentée, nourrie de fiction.
Deux groupes de migrants
Sana Krasikov explique : "Il y a eu deux groupes de migrants américains. Quand la Russie a commencé à s'industrialiser, ils ont eu besoin de travailleurs. Des dizaines de milliers d'Américains sont alors partis là-bas parce qu'ils étaient payés en or et que la vie était agréable pour eux - ils bénéficiaient de magasins et de restaurants réservés aux étrangers. En 1936, l'Etat russe s'est trouvé à court de fonds et a décidé de désormais les payer en roubles. Beaucoup sont alors rentrés. D'autre part, quelques milliers étaient arrivés par idéalisme : ceux-là sont restés. En 1937, quand les portes se sont fermées, leurs conditions de vie sont devenues de plus en plus difficiles. Certains ont réussi à fuir, d'autres non." Pas Florence, qui va payer cher son envie d'être aux premières loges de l'Histoire. "Je me suis interrogée sur ce qui a pu la faire rester. À cette époque, les femmes étaient encouragées, je la verrai donc plutôt comme une proto-féministe. Il y avait alors une pseudo-égalité, le droit à l'avortement, le divorce avec séparation à l'amiable, des crêches, on encourageait les femmes à avoir une vie professionnelle, ce qui n'était pas le cas aux États-Unis, surtout pendant les années de crise où on considérait que les femmes qui travaillaient volaient la place des hommes."
Troublants échos
La famille, l'idéalisme, l'identité, l'aveuglement, la loyauté, la vérité, l'héritage : Sana Krasikov traverse le temps pour brasser avec brio une foule de thématiques qui ont de troublants échos avec notre monde. Son écriture a-t-elle gardé quelque chose de sa langue maternelle ? "Pour moi, les deux forment une seule langue", reconnaît celle qui s'est longuement documentée sur place. "Les Russes ont été très serviables, accueillants, ils ne cherchent pas à cacher quoi que ce soit, ils sont honnêtes à propos de leur histoire. Mais cela ne veut pas dire pour autant que je pourrais y retourner pour parler de mon livre."
Sana Krasikov | Les patriotes | traduit de l'américain par Sarah Gurcel | Albin Michel | 594 pp., env. 23,90 €
EXTRAIT
"Ce qui a poussé ma mère à venir en Russie ne m'a jamais semblé étrange. Ce qui l'a poussée à y rester, voilà une autre histoire, sur laquelle je me suis souvent interrogé. Par quel sortilège, en vertu de quoi (ou de qui ?) le paysage insipide autour d'elle s'était-il transformé en mosaïque prolétarienne colorée comme celles qui ornent encore cette ville mercantile? "