Les secrets d'une femme modeste

- Publié le 01-02-2019 à 18h23
- Mis à jour le 01-02-2019 à 18h24

Bernhard Schlink signe le portrait raffiné de celle qui, malgré les revers, traversa son époque la tête haute. Ceux qui l'ont lu ne peuvent que s'en souvenir : Le liseur de Bernhard Schlink a durablement marqué par la puissance de sa réflexion sur la culpabilité - ce best-seller paru en 1996 est devenu The Reader à l'écran, dans une adaptation discutable de Stephen Daldry. Depuis, les livres de Bernhard Schlink n'ont cessé de trouver leur public, notamment en France où Olga est son douzième titre à être traduit.
Les parents d'Olga sont emportés par le typhus alors qu'elle n'est qu'une enfant. Nous sommes à la fin du XIXe siècle, et la petite doit quitter la sécurité de son quotidien pour rejoindre sa grand-mère en Poméranie. Très vite, elle indiffère son aïeule qui la considère comme "une enfant rebelle, mal élevée et ingrate". Esseulée et peu considérée à l'école, Olga sait pourtant qu'elle veut plus que ses camarades : apprendre davantage, lire des livres, jouer du piano. Elle va bientôt croiser le chemin d'Herbert qui, issu d'un milieu aisé, ostracisé pour cette raison, veut lui aussi plus que le domaine et l'affaire familiale dont il doit hériter. Ces deux-là vont d'abord apprendre à se connaître avant de comprendre que c'est l'amour qui les lie. Un amour qui demeurera malgré la désapprobation des parents d'Herbert et les nombreux voyages que celui-ci ne cesse d'entreprendre. Ils se voient peu, mais finissent toujours par se retrouver. Jusqu'à cette expédition en Antarctique, tentative de traversée du Passage Nord-Est, dont Olga restera deux ans sans nouvelles avant d'admettre qu'elle n'en aura plus.
Chez Herbert, il y a sans doute une forme d'égoïsme dans cette quête sans fin d'immensité. Se sachant appartenir à la génération sacrifiée qui allait vraisemblablement mourir pendant la Première Guerre, il a choisi de tracer sa route. Olga ne l'en a d'ailleurs jamais empêché - pressentait-elle qu'il était incapable de lui donner ce qui lui manquait ? Si elle peut apparaître comme Hélène attendant le retour de son héros, Olga est d'une autre stature. Son destin est celui d'une femme déterminée qui réussit l'examen d'entrée à l'école normale puis devient institutrice. Elle aidera d'ailleurs Herbert à progresser quand celui-ci deviendra conférencier dans l'intention de séduire d'éventuels mécènes.
Concision
Le temps passe. Devenue sourde, Olga doit renoncer à enseigner. Elle choisit de devenir couturière et se met notamment au service de la famille de Ferdinand. Jusqu'au jour où, trop âgée, elle cesse toute activité. Sans pour autant perdre le contact avec Ferdinand, auquel elle est très attachée. Lui trouve en elle "une compréhension faite de curiosité et d'indulgence". Olga aime l'éveiller à l'art, le pousser à apprendre, mais aussi lui raconter son histoire. Lorsqu'il récupérera le courrier qu'elle a autrefois envoyé poste restante à Tromsø, à destination d'Herbert - qui ne le lira jamais -, c'est une autre lumière qui sera projetée sur la trajectoire d'Olga. "Elle le savait bien que les autres sont autres qu'on le pense." Placée plus tôt dans le texte, cette phrase va alors résonner singulièrement.
Alors que la matière même du roman aurait pu donner un texte beaucoup plus ample, c'est la concision qu'a choisie Bernhard Schlink (1944, Bielefeld). Le temps de l'action passe très vite, on est entraîné d'un fait, d'une année, d'une décision à l'autre sans s'en rendre compte. L'effet sur le lecteur est assez saisissant puisque celui-ci est comme happé par cette destinée retracée dans une écriture fine et distinguée. Par sa ténacité, sa générosité, ses convictions démocratiques, Olga est une femme inoubliable.

Olga Roman De Bernhard Schlink, traduit de l'allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, 267 pp. Prix env. 19 €