Infortunes et conséquences

- Publié le 31-01-2019 à 18h14

Andrew Sean Greer ravit en narrant les mésaventures d'un écrivain américain qui parcourt le monde.
Cette rentrée d'hiver est celle où nous parviennent d'Amérique deux textes auréolés des récompenses les plus convoitées. Après Lincoln au Bardo de Georges Saunders (Arts Libre du 16/1), Man Booker Prize 2017, voici Les tribulations d'Arthur Mineur pour lequel Andrew Sean Greer s'est vu décerner le Pulitzer en 2018. L'auteur de L'histoire d'un mariage nous emmène dans les pas d'un écrivain qui ne marquera pas son époque, lui qui incarne à merveille son patronyme.
Auteur de second ordre qui profite à l'excès du relatif succès d'estime de son premier roman, Arthur Mineur veut à tout prix éviter d'assister au mariage de Freddy, son ex-compagnon. Il décide donc d'accepter une kyrielle d'invitations qui, d'ordinaire, le laissent indifférent : il lui faut impérativement quitter le sol américain. L'approche de son cinquantième anniversaire ajoute à cette urgence. Le voilà donc en partance pour une tournée mondiale, rien de moins. Son périple le mène à Mexico, Turin, Berlin, au Maroc, en Inde et au Japon.
Rencontres, remise de prix, performances artistiques sont au programme. Mais l'infortuné ne sait pas qu'il va surtout affronter une série de quiproquos, déconvenues et autres coups du sort en comparaison desquelles assister au mariage de Freddy constituait peut-être une épreuve moins délicate. "Quel dieu a donc assez de temps libre pour mettre au point cette humiliation toute particulière : envoyer en avion un romancier mineur au bout du monde, afin qu'il ressente, avec une sorte de septième sens, la minusculitude de sa propre valeur ?"
Mélancolique et poignant
Swift, le nouveau roman d'Arthur Mineur, a été refusé par son éditeur. Ce devait être "le roman mélancolique et poignant d'un homme dont la vie est faite d'épreuves ; d'un quinquagénaire, homo et fauché". Toute ressemblance avec le présent opus est évidemment délibérée. On sent d'ailleurs poindre plusieurs accents d'autodérision dans les tribulations d'A.M. Et l'on ne peut que sourire quand l'un de ses proches reçoit avec quelque désinvolture le prix Pulitzer… Une amie l'avertit alors en ces termes : "On gagne un prix, et c'est terminé. On donne des conférences pour le reste de sa vie. Mais on ne se remet jamais à écrire".
Pour éviter tout chagrin d'amour, faut-il renoncer à aimer ? La question est plus délicate qu'il n'y paraît. Ici, la génération de Mineur semble la première à véritablement explorer la vie après cinquante ans, la précédente ayant été décimée par le sida. Le roman propose aussi une variation sur l'amour et ses méandres.
C'est avec une savoureuse dose d'humour et un ton enjoué qu'Andrew Sean Greer (Washington, 1970) nous conte la fuite d'Arthur Mineur. De rebondissements en surprises, le lecteur s'amuse des mésaventures d'un homme qui tente vaillamment de composer avec l'existence. Crise de la cinquantaine, milieu artistique, désir de reconnaissance, identité : sans jamais être caricatural, Andrew Sean Greer maîtrise la savante alchimie permettant de traiter de thèmes existentiels sur un mode décalé, jusqu'à l'inattendu du final. En résulte un précieux plaisir de lecture.

Les tribulations d'Arthur Mineur Roman De Andrew Sean Greer, traduit de l'américain par Gilbert Cohen-Solal, Jacqueline Chambon, 253 pp. Prix 22 €