Dans le tourbillon de la vie

- Publié le 17-09-2018 à 18h29

En mettant en scène des doubles, Peter Stamm utilise le pouvoir de la littérature pour mieux comprendre ce qui fonde une vie. Où la question du sens est bousculée par le doute et le trouble.Un seul mot s'impose à la lecture du dernier roman traduit en français de Peter Stamm, La douce indifférence du monde (titre emprunté à Albert Camus) : vertigineux. Après L'un l'autre (2017), dans lequel il plaçait son lecteur face aux limites entre rêve et réalité en jouant, au-delà du paradoxe, sur les notions de précision et de contours flous, de faits et d'impressions, l'écrivain suisse va en quelque sorte plus loin en proposant cette fois une exploration virtuose de ce qui fonde la destinée et la réalité à travers le récit, nécessairement nourri d'imaginaire et de recréation, que l'on en donne. Et la tentation, si irrésistible parfois, d'en réécrire la fin.
Un homme et une femme arpentent les allées d'un cimetière de Stockholm. Ils ne se connaissent pas. Il a vu en elle la jeune femme qu'il a aimée vingt ans plus tôt. Lena ressemble à Magdalena et, comme elle, elle est comédienne. Lena accepte d'écouter l'histoire de cet être un peu étrange. "Je vous ai suivie tout l'après-midi, je voulais, pendant quelques heures au moins, vivre dans l'illusion que j'étais de nouveau jeune et que je pouvais donner une autre tournure à ma vie."
Peu après sa rupture avec Magdalena, le narrateur a écrit un livre qui retraçait leur relation. Une manière pour lui de la retrouver qui n'était pas sans risques, "comme si la Magdalena écrite m'était plus proche que la Magdalena vivante". Un soir, ce même narrateur croise un portier de nuit en lequel il reconnaît son alter ego. Bientôt, celui-ci réapparaît dans des circonstances différentes mais qui, toutes, ont déjà été vécues par le narrateur. Aurait-il un double ? Un double menacé par les écueils qu'il a traversés ? Et si sa propre vie n'était dès lors qu'invention ?
En trente-sept brefs chapitres - ce qui donne des espaces de respiration plutôt qu'un rythme effréné -, Peter Stamm (Münsterlingen, 1963) orchestre de complexes va-et-vient entre raison et folie, réalité et illusion, vérité et mensonge. Et si le trouble et le doute s'installent, la grâce et la précision de l'écriture empêchent de jamais tomber dans la confusion. Même si, au final, l'on ne sort pas indemne de cette interpellante mise en questions/échos de notre destinée et de ses ressorts.
La douce indifférence du monde Peter Stamm traduit de l'allemand (Suisse) par Pierre Deshusses Christian Bourgois 142 pp., env. 15 €