Gilles Perrault : Le rôle des femmes dans la Résistance "a été essentiel"
L'écrivain et journaliste français publie un "Dictionnaire amoureux de la Résistance". Le chapitre "le plus romanesque" de l'Histoire. Un entretien de Guy Duplat.
- Publié le 24-06-2014 à 17h51
- Mis à jour le 24-06-2014 à 17h53

Gilles Perrault, journaliste, écrivain, militant de tant de causes (contre le FN, pour l'abolition de la dette du Tiers Monde, etc.), est un spécialiste de la Résistance. Il publie un "Dictionnaire amoureux de la Résistance" qui raconte les faits mais aussi les mille et une histoires qui donnent vie et chair à cette époque.
Le thème de la Résistance, celle durant la guerre 40-45, reste très actuel.
Bien sûr, Lucie Aubrac, la grande résistante, quand elle allait faire des conférences dans les lycées, commençait par dire : "Résister est un verbe qui se conjugue au présent." La nécessité de la résistance demeure, même s'il y a de multiples manières de résister.
Face à la montée du FN par exemple.
Dans le petit village où je vis, à Sainte-Marie-du-Mont dans la Manche, le Front national a recueilli 33 % des voix. Personne n'aurait imaginé que ce serait possible un jour ! Mais il serait absurde de dire que ce sont des voix fascistes. C'est plus compliqué que cela. Il y a une exaspération, un rejet de la politique, une immense désillusion. Le score FN nous oblige à résister mais en trouvant la bonne manière. Si je me contente de dire à mes voisins que je connais si bien qu'ils sont des fachos, ils me riront au nez.
Stéphane Hessel a connu un succès inattendu en écrivant son petit livre, "Indignez-vous" basé sur l'esprit de la Résistance 40-45.
C'est ahurissant, et j'en parle dans mon livre, de voir celui qui était déjà un très vieux monsieur, avoir soulevé des centaines de milliers de personnes à travers le monde avec les valeurs mêmes de la Résistance. C'est inouï, excitant, réjouissant, roboratif. Cela signifie que rien n'est perdu et qu'à côté du FN, il y a eu aussi le tsunami de tous ces indignés pour lesquels il faut encore trouver les moyens de traduire leur indignation en politique.
On dit parfois qu'au début de la guerre, tous les Français étaient pétainistes et qu'après la guerre, ils étaient tous devenus des résistants.
C'est la thèse gaullienne d'une "France unanimement résistante". Mais dire tout cela, ce sont des clichés. Il y a eu un effondrement militaire mais aussi une occupation militaire que la population n'a pas appréciée. La vie de tous, dans la France occupée, fut très difficile.
Régis Debray dit que la Résistance fut une guerre civile qui n'a pas eu lieu.
Mon ami Debray a le sens de la formule. Il y avait en effet au sein de la Résistance tous les ingrédients d'une future guerre civile qui aurait pu éclater au lendemain de la guerre comme cela s'est fait en Yougoslavie et en Grèce. Lucie Aubrac, encore elle, disait que l'union de la Résistance fut un miracle. Car, en effet, mettre ensemble des cagoulards et des communistes, cela ne devait pas marcher a priori.
Parmi les résistants, il y avait des héros mais aussi des salauds.
Les circonstances durant la guerre étaient si extraordinairement difficiles, les dangers auxquels s'exposaient les résistants étaient si grands (la torture, la mort) qu'il ne faut pas avancer sur ce terrain avec les yeux d'un juge. C'est un monde d'une extraordinaire complexité avec plein de zones grises, ni noires ni blanches. Les gens tentaient de s'en sortir comme ils le pouvaient.
Au lendemain de la victoire, on a laissé un moment de vide pour que les résistants parfois se vengent sans frein.
C'est ce qu'on a appelé l'épuration sauvage. Le printemps 44 fut, il faut le rappeler, une période horrible. Avec des affrontements d'une violence rare (torture généralisée, exécutions sommaires). La milice a multiplié les exactions. On parle toujours du massacre horrible du village d'Oradour-sur-Glane, mais il y a eu beaucoup d'Oradour perpétrés par la milice, les auxiliaires de la Gestapo. Et il est vrai que dans cette épuration sauvage, on a éliminé de vieux pétainistes, de manière un peu expéditive.
Quel a été le rôle des femmes dans la Résistance ? Vous citez souvent l'exemple que les gens gardaient en tête de la Belge Edith Cavell à la guerre 14-18.
Ce rôle a été essentiel mais totalement sous-estimé. On en a un instrument de mesure terrible : sur les 1 038 résistants qui furent sacrés compagnons de la Libération, il n'y eut que 6 femmes, dont trois à titre posthume. Les femmes avaient pourtant fait des choses extraordinaires. Prenez Marie-Madeleine Fourcade qui fut responsable de l'un des plus importants réseaux de résistance ayant agi pour les Britanniques (MI6). On peut citer aussi une Belge, Andrée De Jongh dont le père admirait tant Edith Cavell. Elle fonda la filière Comète qui traversait la France pour exfiltrer vers l'Espagne les parachutistes et aviateurs alliés tombés en zone allemande, une spécialité belge. Mais le rôle des femmes a été sous-estimé car l'époque était machiste. Pour beaucoup, la place d'une femme était à la cuisine et pas au combat. Prenez encore le cas de Jeanne Bohec, petite Bretonne de 21 ans qui s'illustra en sillonnant en bicyclette la Bretagne pour apprendre aux résistants le maniement de la Stern et celui des explosifs. Prof de sabotage, elle a elle-même plastiqué des trains. Et pourtant, quand les combats du Débarquement éclatèrent, on lui a dit que la place d'une femme n'est pas au combat alors qu'elle connaissait mieux que bien des maquisards le maniement des armes. Au lendemain de la guerre, elle ne fut pas choisie comme compagnon de la Libération mais fut simplement officier de la Légion d'honneur, tel un bon chef de bureau. C'est cela le machisme.
"Ce fut déjà cette démarche qui entraîna les Croisés"
Le même machisme a entraîné la honte des femmes tondues au lendemain de la guerre.
C'est un épisode d'une misogynie féroce. On exposait ces femmes à la honte publique. La Libération, et je m'en souviens car j'avais 13 ans, fut une immense fête mais on organisait dans cette fête cette exhibition honteuse de femmes tondues.
Il y a eu entre résistants des histoires d'amour.
C'est pourquoi je parle de cette période comme d'un moment de l'Histoire extraordinairement romanesque. En entrant en Résistance, on vivait une vie d'une très haute intensité avec une peur constante, on ne s'ennuyait jamais. Dans ces occasions, les passions sont poussées à leur paroxysme et Eros n'est jamais loin de Thanatos. Il y eut de grandes histoires d'amour. La Résistance a bouleversé des vies, des êtres se sont alors découverts et ont montré pour certains, des failles et pour d'autres, des potentialités insoupçonnées.
C'est sans doute aussi ce qui pousse aujourd'hui certains jeunes à partir se battre en Syrie, à résister là-bas ?
Bien sûr, même si dire cela est très difficile à faire passer. Comme en 1936, quand des jeunes partaient se battre en Espagne, il y a des jeunes qui cherchent l'aventure, un niveau de vie plus intense, ils veulent sortir de la routine. Quand on vit le climat qui existe en France où règne un terrible pessimisme, un horizon bouché, un ennui profond, tout à coup, partir peut rendre la vie plus passionnante. L'appel d'une cause est toujours important pour des jeunes même si la cause n'est pas bonne. Ce fut déjà cette démarche qui entraîna les Croisés.
Dictionnaire amoureux de la Résistance, Gilles Perrault, Plon 505 pp., env. : 22 euros