"Alcarras" : comment des comédiens amateurs ont ravi l'Ours d'Or à Berlin

Avec ce film naturaliste et baigné de lumière, Clara Simon interroge le lien des familles à leur terre et l'avenir des agriculteurs à travers le monde. Le film représentera l'Espagne aux Oscars

C'est le début de l'été chez les Solé. Comme souvent, Iris et ses deux cousins, Pere et Pau, vivent une grande aventure à bord de la 2 CV abandonnée près de l'étang qui jouxte les terres de la famille. Soudain, une grue fait irruption sur la route et se dirige vers les enfants. Elle veut emporter leur voiture-cabane. Le trio court prévenir leurs parents retenus par la cueillette des pêches dans le verger familial. Comme annoncé, le propriétaire du terrain a bien l'intention d'y installer un vaste champ de panneaux photovoltaïques et de priver ainsi la famille de son activité ancestrale. Le père de famille, déjà harassé par les problèmes financiers, est sous le choc et révolté. Quant au padre, il est hébété et abattu car il ne reste aucune preuve du don du terrain fait à son propre père par le vieux Pinyol, aïeul de l'actuel propriétaire, pour lui avoir sauvé la vie pendant la guerre. Incrédule et meurtri, le vieil agriculteur contemple le travail de toute une vie sur le point d'être anéanti, mais aussi le signe de son honneur perdu et de la perte de revenus pour son fils et toute sa famille.

Baigné de soleil et empli de paysages à la beauté insolente, le film saisit avec beaucoup de tact et de pudeur le désarroi de chaque membre de la famille : les silences qui s'installent, les regards qui se cherchent ou se fuient, les petits qui tentent de continuer à jouer malgré tout, les ados qui perdent leur innocence et découvrent les rouages cachés de leur famille. Au-delà du drame qui se noue, c'est le quotidien d'une famille soudée et unie avec ses petites bisbrouilles et ses non-dits, ses espoirs secrets, ses moments de fête aussi, qu'Alcarras (Nos soleils en VF) parvient à capter.

"Alcarras" pose la question de la survie de l'agriculture traditionnelle.
"Alcarras" pose la question de la survie de l'agriculture traditionnelle.

Ours d'Or et comédiens amateurs

La caméra n'est jamais au-dessus de la mêlée, elle fait corps avec cette famille qui vit des bonheurs tout simples et voit arriver avec angoisse la fin de l'été. Il y a un côté naturaliste et documentaire dans le cinéma de Carla Simon, découverte avec son précédent film Été 93. On voit les corps qui souffrent, les tentatives désespérées d'augmenter la cadence pour s'en sortir, la rigueur du travail de cueillette. La caméra filme la colère et la douleur souvent contenues, les tensions qui gagnent les membres de la famille. Elle dresse le portrait d'un clan, mais aussi celui de la fin d'une époque avec la récolte de fruits qui rapporte si peu et les agriculteurs de plus en plus aux abois.

Tourné dans un dialecte catalan propre à cette petite partie de la région, le film fait écho à la détresse souvent silencieuse de très nombreux cultivateurs, bien au-delà de son territoire d'origine. Le récit de cette lutte pour la terre s'ancre dans un territoire espagnol dont Carla Simon révèle les difficultés mais aussi les beautés, les fêtes et les traditions. Le film a reçu l'Ours d'Or lors du festival de Berlin 2022. Sans surprise, l'Espagne a choisi le long métrage pour la représenter dans la course aux Oscars. Une consécration méritée pour ce drame qui repose entièrement sur la justesse et la véracité de ses comédiens tous amateurs.

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