"A Saint-Denis, les forces de l'ordre françaises ont quasiment été aussi nulles que les Belges au Heysel"
- Publié le 18-10-2022 à 13h59

"Si on n'apprend pas de ces leçons-là, on est condamnés à errer éternellement dans l'obscurantisme de la violence", explique Jean-Philippe Leclaire, directeur adjoint de la rédaction de L'Equipe et co-réalisateur de la série documentaire La tragédie du Heysel**, diffusée, en partie, dès ce mardi sur RTL-TVI. Six épisodes de cinquante minutes qui nous replongent, avec respect et tact, dans le drame du 29 mai 1985 qui a fait 39 morts et des centaines de blessés. Alors que la violence dans les stades et en dehors éclate régulièrement, la diffusion de cette série est l'occasion de rappeler l'amateurisme de l'organisation, la violence des Anglais, le cauchemar des victimes, la finale qui s'est quand même jouée, les célébrations turinoises, la honte par après, le procès, le tabou, encore aujourd'hui, d'évoquer le sujet, mais aussi les incidents récents du Stade de France... Entretien.
Pourquoi avoir lancé cette série documentaire trente-sept ans après ?
Il y a à peu près deux ans, Geneviève Lemal (Scope Pictures) m'a appelé pour racheter les droits de mon livre : Le Heysel, une tragédie européenne paru en 2005. Elle voulait proposer un projet de série à RTL. Elle m'a demandé de l'écrire, puis de la co-réaliser avec Jan Verheyen et Eddy Pizzardini. On s'est répartis le boulot. Ca a été un gros travail, on a interviewé une cinquantaine de personnes. Dans le cadre du livre, j'avais déjà rencontré une centaine de témoins dont plusieurs personnages principaux. Notamment, la famille Lorentini en Italie, et Terry Wilson de Liverpool. A la fois, la famille d'une victime et une personne condamnée lors du procès. Ce travail antérieur a facilité les choses.
Tout le monde a-t-il accepté de parler ? Il n'est pas toujours facile de convaincre quelqu'un de témoigner face caméra, surtout sur un tel sujet ?
On a essuyé beaucoup de refus, car c'est compliqué de témoigner. Surtout de la part des anciens joueurs. Très peu acceptent, il y a toujours une forme de honte, de culpabilité. Par exemple, on devait interviewer Ian Rush et il nous a plantés deux jours avant le tournage alors qu'on était déjà sur place. Et puis, dix-sept ans après la sortie de l'ouvrage, certains sont décédés. En revanche, d'autres personnes n'avaient pas voulu me parler à l'époque et ont accepté aujourd'hui. C'est le cas de la juge Coppieters 't Wallant qui n'était plus en fonction et qui s'est confiée pour la première fois.
Même aujourd'hui, les différentes parties semblent rejeter la faute sur d'autres. C'est votre avis ?
C'est le fameux "responsable mais pas coupable". Les Anglais disent : des bagarres similaires se déroulaient quasiment chaque week-end dans les stades britanniques. Mais, selon eux, la police intervenait et les stades n'étaient pas en si mauvais état. Tout rentrait dans l'ordre. Les Belges disent : peut-être que notre stade n'était pas en super état, notre police était un peu désorganisée, la gendarmerie notamment. Mais s'il n'y avait pas eu la visite du pape juste avant, ni ces saillies de supporters anglais en préambule du match, rien ne serait arrivé. L'UEFA dit que le stade était certes, en mauvais état, mais si les Belges avaient été mieux organisés et les Anglais moins violents, il ne serait rien passé. Chacun se planque derrière la responsabilité de l'autre. Pour dire : j'avoue que j'ai une part de responsabilité mais ce n'est pas moi le principal coupable. Trente-sept ans après, cette part de déni est assez étonnante.
Terry Wilson, le hooligan condamné que vous avez retrouvé, semble compliqué à cerner. Il peut être agaçant, et à d'autres moments attachant. Que pensez-vous de lui ?
Je voulais absolument avoir un supporter anglais condamné par la justice belge. Terry, je l'ai retrouvé à l'époque du livre grâce à un sociologue qui m'a mis en contact avec lui. Il était maître-nageur. C'est un personnage avec une histoire incroyable. Il faisait partie de la frange assez dure des supporters, il est devenu dealer et s'est, ensuite, réfugié dans la religion. Quand je le rencontre, il est dans une espèce de quête de rédemption. Je lui ai raconté l'histoire de Roberto Lorentini, un médecin mort au Heysel à 31 ans, et il s'est mis à pleurer. Il a voulu rencontrer sa famille. Je l'ai emmené voir Otello Lorentini, son père. Par moments, cette rencontre a été tendue parce que Terry explique, lui, qu'il y avait eu des provocations réciproques de la part des supporters des deux camps. Qu'il avait vu un jeune Anglais se faire agresser par les Italiens. Ce qui ne correspond pas trop aux témoignages, y compris ceux des personnes neutres. Je suis allé montrer la série à Arezzo, il y a dix jours, pour montrer à l'association des victimes italiennes les épisodes avant la diffusion, et quand Terry parlait, j'entendais parfois des réactions. A la fin, ils m'ont dit qu'ils ne savaient pas quoi penser de lui. C'est la complexité humaine. Même moi, quand je l'entends, je peux être horripilé par ce qu'il dit, et parfois, je trouve que ce qu'il dit a du sens. C'est un personnage complexe mais plus intéressant qu'un hooligan abruti.
Parce que les Italiens du bloc Z, n'étaient pas belliqueux...
Le rapport de force était totalement disproportionné entre deux blocs X et Y peuplés de supporters anglais, jeunes, bien attaqués à la Stella Artois, et un bloc Z majoritairement constitué de familles italiennes. Il y a eu ce problème de ventes de tickets où, en bloc Z, on était censé avoir des neutres et il n'y avait que des Italiens séparés des Anglais par "un grillage à poule" comme le disent les Anglais. En réalité, c'était un grillage de tennis, l'enquête l'a établi, sur une hauteur d'un peu plus de 2 mètres.

L'amateurisme de l'organisation paraît hallucinante rétrospectivement, non ?
Il faut rappeler qu'à l'époque, Liverpool n'a pas une mauvaise réputation. Il y a du hooliganisme en Angleterre mais surtout à Londres et Manchester. On se méfie moins des fans de Liverpool. Et puis, il y a une forme de rivalité entre la police et la gendarmerie qu'on verra à l'oeuvre lors de l'affaire Dutroux où chacun, comme le dit Raymond Langendries (directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur, Charles-Ferdinand Nothomb, à l'époque, NdlR), avait sa part du marché. Ils se sont partagés le stade ce qui est une aberration en termes de sécurité. Evidemment, ils ne communiquent pas entre eux. Et puis, les forces de l'ordre sont juste équipés d'énormes talkies-walkies dont la batterie est vide pour la moitié depuis plusieurs heures... C'est la préhistoire du service d'ordre. Mais quand on voit ce qui s'est passé avec nos yeux d'aujourd'hui, on se dit : comment c'est possible ? C'était une autre époque et je pense qu'on a un peu appris... Même si on a toujours des bagarres, des envahissements, des joueurs agressés à l'intérieur des stades.
Comment êtes-vous parvenus à retrouver autant d'archives de vos protagonistes ? On voit notamment un de vos interviewés italiens taper de rage contre la vitre du bus des joueurs le lendemain du match...
On a regardé toutes les images que l'on a pu. Cette scène, Gianni Stazio, me l'avait raconté en 2005. C'est en visionnant un documentaire allemand qu'on a vu cette image. Même lui n'en revenait pas qu'on ait retrouvé ces archuves-là. Il y a de nombreuses images que lui et son frère n'avaient jamais vu. Ca a été un gros travail notamment de Philippe Ravoet, le monteur. On a regardé énormément d'archives et au bout d'un moment on avait les personnages dans l'oeil. On parvenait à les retrouver dans les archives. On voulait incarner la série. Pour moi, il n'y avait que le format de la série qui pouvait permettre de raconter cette histoire dans toute son ampleur. On avait énormément à raconter que ce soit avant, pendant et après.
Parmi les personnes condamnées, il y a le capitaine de gendarmerie Johan Mahieu qui apparaît dans la série et semble encore très touché par ce qu'il s'est passé. On a le sentiment qu'il a un peu "pris" pour tout le monde ?
Il a sa part de responsabilité dans le drame puisqu'il était responsable du secteur. Mais il parle avec beaucoup d'honnêteté et une certaine forme de courage car c'est une catastrophe qui lui colle à la peau. Il a le sentiment d'avoir un peu payé pour l'ensemble de la gendarmerie. C'est vraiment un modèle de "lampiste". L'officier de gendarmerie qui devait assurer le maintien de l'ordre, a deux places pour le match. Il demande à Johan Mahieu, la veille, de le remplacer. Il accepte, alors qu'il n'a jamais mis les pieds dans un stade de foot. On est dans l'amateurisme et l'improvisation la plus totale. En plus les escadrons de gendarmerie ont eu une année assez terrible car il y a eu les Cellules communistes combattantes (CCC), la visite du pape juste avant, les tueurs du Brabant... Ils sont un peu sur les genoux et les meilleurs ne sont pas forcément ceux qui ont été envoyés assurer la sécurité de la finale. Quand il a fallu traduire les gens, en justice, ce sont plutôt les "petits" qui ont pris. En tout cas, Johan Mahieu regarde en face les fantômes du Heysel, ce qui n'est pas souvent le cas.

C'est assez incroyable de voir que cette finale ait pu avoir lieu...
Je suis assez indulgent vis-à-vis des joueurs. Je pense que ces derniers étaient les plus mal renseignés. Ils savaient qu'il y a avait eu des morts mais ne connaissaient pas le nombre exact. En particulier, les joueurs de la Juventus. Le président du club leur aurait dit qu'il y avait un mort. C'est seulement à l'hôtel qu'ils ont appris le vrai bilan. Et puis, il faut rappeler la pression qui pesait sur eux : c'était "la finale du siècle". Les joueurs ne voulaient pas jouer mais les responsables de la sécurité leur ont dit qu'il le fallait. Car il était impossible de relâcher comme ça, dans Bruxelles, des gens qui étaient prêts à en découdre. Du côté italien, il y avait, aussi, des durs de la Juve qui avaient envahi la pelouse pour aller se battre avec les Anglais. La police craignait des émeutes dans la ville. Les familles des victimes ont surtout en travers de la gorge le tour d'honneur de la Juve à la fin du match, et l'arrivée avec la coupe sur le tarmac le lendemain.
Fallait-il diffuser la rencontre ? La ZDF, comme vous l'expliquez, a refusé...
Deux télés, en fait, n'ont pas retransmis le match. Les télés est-allemande et ouest-allemande. La ZDF avait retransmis un concert de musique classique à la place. Les Autrichiens ont diffusé le match sans commentaire. L'Italien Bruno Pizzul, commentateur vedette de la Rai, de l'époque, l'a commenté sans émotion. Thierry Roland m'avait raconté que son épouse, Françoise Boulain, l'avait "engeulé" lorsqu'il était rentrait chez lui, parce qu'il avait commenté ce Liverpool-Juventus comme un autre match. Jean-Michel Larqué explique que lorsqu'il y a eu le drame de Furiani (en 1992), il n'est pas resté dans la cabine de commentateur mais est allé voir ce qu'il se passait. Il est très compliqué de juger les gens qui se sont trouvés de façon inattendue au coeur d'une catastrophe.
Vous comprenez les critiques vis-à-vis de Platini à qui l'on a reproché de célébrer son but ?
L'attitude de Platini, aujourd'hui, le fait qu'il ne veuille pas affronter les fantômes du Heysel, me met plus mal à l'aise que son attitude pendant le match. Il a toujours refusé de revenir au Heysel, y compris quand le PSG a battu le Rapid Vienne ou lorsque l'équipe de France a affronté la Belgique. Il avait parlé à Marguerite Duras de ce drame en lui disant que jusqu'au Heysel, il était dans l'illusion que le football pouvait le sauver de tout. Il s'est rendu compte que le football ne le protégeait pas de la barbarie et de l'horreur. Ce qui est le plus étonnant, c'est qu'il ne soit pas en paix aujourd'hui avec le Heysel. Je pense qu'il a un sentiment de culpabilité et de honte par rapport aux victimes. Il n'est toujours pas prêt à affronter le fait que des gens soient venus dans le stade pour le voir jouer et qu'ils soient morts. Nous, on a sollicité peut-être 25 joueurs et on en a 5 qui nous ont dit "oui". Certains ont répondu de façon sèche. A l'époque du livre, le capitaine de Liverpool, Phil Neal, m'avait quand même demandé de l'argent pour parler...
Dans les deux clubs, le sujet est encore assez tabou. Comment vous l'expliquez ?
Le club de Liverpool, je pense, a fait du chemin. Il s'est montré coopératif lors de notre tournage. On a pu entrer dans Anfield un soir de coupe d'Europe. La seule chose qu'ils ont refusé, c'était de faire des micro-trottoirs devant la plaque commémorative du stade. De même, en 2005, Liverpool et la Juve s'étaient affrontés en quart de finale de Ligue des champions. Le Liverpool Echo avait sa Une "We are sorry" avec le nom des victimes. Il y a un début de repentance de la ville et du club en particulier. Ce qui est plus surprenant, c'est le sentiment de tabou et de honte de la Juventus. Alors que le club a été victime... A Turin, les gens ont regardé le match, ils ont su qu'il y avait des morts et il y a eu des scènes de joie incroyables dans les rues de la ville. Les gens ont klaxonné, certains se sont jetés dans les fontaines. Je pense que c'est pour cette raison qu'il y a un sentiment général de culpabilité par rapport à cette catastrophe. Ils voulaient cette coupe à n'importe quel prix et ont perdu toute forme de lucidité. Le lendemain, le maire de Turin avait dit qu'il avait eu honte de ces démonstrations de joie. La Juve a été moins chaleureuse envers nous. On a pu tourner à l'intérieur du musée mais pas dans leur nouveau stade.
Les deux équipes ne se sont affrontés qu'une fois depuis ce drame... En 2005, lors d'un quart de finale de Ligue des Champions. L'ambiance était très tendue ?
C'est assez incroyable. Ils ne se sont joués qu'une seule fois en 37 ans. Quand on voit le format de la Ligue des Champions, les grands clubs européens s'affrontent désormais tout le temps... Et en plus c'était pour les 20 ans. J'ai vu l'aller et le retour au stade. A Turin, surtout, c'était hyper tendu. Il y a eu des incidents avant, des sifflets durant tout le match. On n'était pas du tout dans la réconciliation. Otello Lorentini, ancien président des parents des victimes du drame du Heysel, avait refusé d'assister à cette rencontre. Les victimes italiennes en voulaient à la Juve en 2005 car ils avaient le sentiment que le club ne les avait pas assez soutenus dans leur lutte. Et ils en voulaient aux Anglais car ils avaient le sentiment qu'ils n'avaient pas accepté d'endosser une responsabilité. Otello, en revanche, a voulu organiser un match de réconciliation entre les jeunes de la Juve et les jeunes de Liverpool. C'était son objectif et il y est arrivé.

Qu'est-ce que cette catastrophe a changé dans le football ?
En Angleterre, ça a vraiment bougé après Hillsborough. C'est ce que disait un journaliste italien. Comme les Anglais n'ont pas voulu apprendre les leçons du Heysel, ils ont eu Hillsborough. Après, ils ont vraiment changé. Ca a été un prétexte aussi idéal pour Margaret Thatcher qui détestait le football et la ville de Liverpool, très à gauche. Elle a réformé profondément le foot anglais et c'est ce qui a donné la Premier League. Comment les Anglais ont chassé le hooliganisme ? En mettant des places assises, en gonflant le prix des tickets, en sifflant quelque peu la fin du football populaire. En tout cas dans les grands clubs anglais. Plus largement, en Europe, le Heysel a accéléré la modernisation des stades. On ne peut plus avoir une rencontre de coupe d'Europe dans un stade en ruine, il y a un PC sécurité dans tous les grands stades, des policiers spécialisés ont été formés. Ces progrès ne suffisent pas à erradiquer les violences dans les stades. Quand on voit les récents incidents en Indonésie ou ce qui se passe régulièrement dans les championnats français, belges, anglais... Il y a dix jours, il y a eu des bagarres en ville avec des gars habillés en noir qui se sont tapés dessus dans le centre-ville de Brest avant le derby contre Lorient. C'est un match qui ne posait aucun problème il y a cinq ans. C'est totalement effrayant.
En regardant la série, impossible de ne pas penser à la dernière finale de Ligue des Champions au Stade de France... Des incidents qui rappellent, toute proportions gardées, ceux de 1985 ?
La finale entre Liverpool et le Real Madrid rappellent des phénomènes qu'on avait déjà vu à l'oeuvre à Bruxelles. La désorganisation totale des forces de l'ordre par exemple. Les forces de l'ordre françaises ont quasiment été aussi nulles que les Belges au Heysel. Et puis, la volonté scandaleuse de se couvrir des politiques. Si on n'apprend pas de ces leçons-là, on est condamnés à errer éternellement dans l'obscurantisme de la violence. Ce documentaire on a voulu aussi l'écrire pour les jeunes générations. Il y a une résurgence du hooliganisme en Europe et dans le monde qui est assez inquiétant. Même s'il y a eu des leçons d'apprises.

"La Tragédie du Heysel", série documentaire de Jean-Philippe Leclaire et Jan Verheyen avec Eddy Pizzardini sera diffusée sur RTL-TVI, à raison de 2 épisodes par soirée. Le mardi 18 octobre à 19h50, le mardi 25 octobre à 19h50 et le dimanche 30 octobre à 22h20.