Le Belge Corentin Faniel et la Française Alix Houllier, rédacteurs à La Gazette du Sorcier, décryptent le phénomène : "Harry Potter fait partie de notre identité"
Alix Houllier et Corentin Faniel, rédacteurs à La Gazette du Sorcier, présentent Harry Potter décrypté par ses fans.

- Publié le 26-06-2022 à 10h18
- Mis à jour le 27-06-2022 à 08h14

Les effets de la potion magique de J.K Rowling ne se dissiperaient-ils jamais ? Gavés depuis un quart de siècle par les aventures du petit sorcier balafré, les fans d'Harry Potter, tombés pour la plupart sous le charme quand ils étaient petits, résistent encore et toujours aux envahisseurs littéraires pour recommencer leurs voyages d'enfance à partir du quai 9 ¾ de King's Cross. Aux grands dictionnaires, ces irréductibles lecteurs préfèrent les lexiques d'Internet recensant les mots inaccessibles au commun des moldus, comme "acromentule", "grinchebourdon" ou "Horcruxe". Et malgré l'absence de nouveauté, en dehors des films sur Les animaux fantastiques, ils occupent leur temps libre à jouer au Quidditch, à imaginer de nouvelles aventures, à développer de théories savantes ou à débattre sur les forums. Voire à analyser en profondeur le phénomène HP, comme Alix Houllier et Corentin Faniel, deux rédacteurs de La Gazette du Sorcier auteurs d'un ouvrage qui vient tout juste de sortir en librairie, Harry Potter décrypté par ses fans.
"Les fans ont un lien très personnel à la saga par rapport à des universitaires", explique le Bruxellois de 31 ans. "Nous sommes fans et notre regard est plus basé sur l'émotionnel, les codes de la communauté en ligne et la manière dont elle s'est réapproprié l'œuvre", ajoute la Normande de 29 ans. "C'est une réflexion sur la communauté par la communauté."
Comment êtes-vous devenus accros ?
C.F. : "Après plusieurs mois de réticences, j'ai lu le premier livre, puis les suivants. Mais c'est à la sortie du dernier tome que j'ai basculé, en rejoignant La Gazette du Sorcier et en discutant sur des forums des théories de ce qui pourrait se passer par la suite, pourquoi c'est logique ou pas. J'ai découvert un univers de réflexions qui m'était inconnu."
A.H. : "Avant, je passais d'un livre à l'autre. Avec Harry Potter, je voulais relire les livres, comprendre, découvrir les détails qui pouvaient donner des indices de la suite. J'avais envie d'en parler et de vivre l'histoire au-delà de la lecture. J'ai découvert des 'fanfictions', des 'fanarts'. Je voulais rester dans cet univers grâce à la communauté, tant elle est inventive."
Comment expliquer que la magie fascine tant ?
C.F. : "Tout comme Star Wars ou Le Seigneur des anneaux, basés aussi sur des aspects magiques, Harry Potter offre un prisme pour mieux comprendre notre quotidien. On peut y retrouver notre vécu et s'en détacher. Le filtre du fantastique permet de mettre des mots sur ce qu'on ressent et de décrypter ce qui se cache derrière les histoires."
A.H. : "C'est aussi une vraie invitation à la rêverie. On peut imaginer plus loin, plus grand. Pour moi, cela se rapproche des contes de fées, qui en disent long sur le réel tout en s'en éloignant."
Les inconditionnels ne se contentent plus de l'œuvre de J.K. Rowling, ils créent leurs propres histoires…
A.H. "Internet a joué un grand rôle. Harry Potter est apparu en même temps qu'Internet devenait accessible. Cela a façonné le 'fandom'. Les fans ont pu se réunir en ligne, partager leurs idées ou inventions, et cela crée de l'émulation."
Est-ce que cette inventivité à tous crins n'est pas à la fois fascinante et irritante ?
C.F. : "La création est parfois extraordinaire, comme le mouvement musical Wizard Rock, les technologies qui permettent d'imiter la magie ou qui inspirent des scientifiques professionnels. Certaines choses peuvent rebuter, mais c'est à chacun de trouver ce qui lui plaît, ce qui prolonge la magie. Je n'aime pas certaines 'fanfictions', mais cela ne change rien à mon rapport à l'univers."
A.H. : "Les créations sont tellement nombreuses (certains sites en référencent plus de 300 000, NdlR.) qu'il est absolument impossible de tout lire. Le choix est fabuleux. La découverte des créations est d'une richesse infinie."
C.F. : "Les influenceurs, en parlant de l'œuvre d'un point de vue personnel, apportent aussi une redécouverte permanente. Tout comme chaque 'fanart', chaque 'fanfiction', chaque chanson de Wizard Rock, met en lumière des détails qu'on n'avait pas nécessairement soulignés."
Cela va même jusqu'au "fanactivisme", avec une aide apportée à Haïti…
C.F. : "C'est une prolongation de l'armée de Dumbledore, dont on parle dans le cinquième livre. Les jeunes décident d'agir là où les choses fonctionnent mal. Cette vision de l'activisme est intéressante : plutôt que d'essayer de les attirer vers une cause à laquelle ils ne sont peut-être pas spécialement sensibles, on parle aux fans de quelque chose qui les touche pour les amener à agir dans le monde réel en poussant plus loin les valeurs de l'œuvre. Les fans ont un véritable poids, et s'ils l'utilisent pour faire évoluer les choses de manière positive, c'est incroyable."
A.H. : "Tous les ingrédients étaient là dès le départ du 'fandom'. Beaucoup ont pris la parole pour défendre des idées ou dénoncer des problèmes. Et cela porte des fruits. Cela leur permet d'évoluer en tant qu'adultes, quelques années plus tard."
Quelle est actuellement l'influence des réseaux sociaux ?
C.F. : "Ils changent le rapport des fans à l'œuvre, mais aussi à l'information, à la manière de consommer la pop culture. Chaque nouvel outil amène des changements dans la manière de communiquer."
A.H. : "Les fans d'Harry Potter explorent les nouvelles technologies et créent de nouvelles règles sur base des évolutions. Cela ouvre chaque fois de nouvelles possibilités."
Est-ce que cette communauté n'a pas tendance à vieillir ?
A.H. : "Elle se renouvelle. Tous les jours, des enfants découvrent les romans. Parfois grâce aux fans de la première génération, qui sont aujourd'hui parents et ont envie de transmettre leur passion. Beaucoup d'écoles étudient aussi Harry Potter, qui est devenu un classique moderne."
C.F. : "Harry Potter est devenu un véritable outil. Il existe même des traductions en latin ou en grec ancien. Certains professeurs les utilisent pour intéresser leurs élèves, même s'il a fallu inventer certains mots, puisqu'il n'y avait pas de téléviseur à l'époque…"
A.H. : "C'est aussi le cas pour certaines langues régionales, comme le breton, le catalan, l'occitan… C'est l'inverse des traductions habituelles, destinées à rendre accessible une œuvre à un public : ici, on fait venir les gens à une langue, une culture."
Existe-t-il des Oscars de l'inventivité ?
A.H. : "Certains ont essayé, mais il n'y a jamais eu d'organisation à grande échelle. Valoriser les créations constitue plutôt l'objectif. Le summum de la compétition, c'est le Quidditch, devenu un vrai sport de haut niveau avec sa coupe du monde. Mais l'approche reste plutôt bon enfant."
Est-ce que vous direz un jour adieu à Harry Potter comme les acteurs ont dû le faire ?
C.F. : "Tom Felton est toujours bien présent. Harry Potter fait partie de notre identité, on s'est construit avec lui. On n'aura pas toujours le même rapport avec cette partie de nous, cela a déjà évolué depuis les premiers balbutiements, mais jamais Harry Potter ne retournera dans un placard."
A.H. : "Il aura toujours une part importante. Pleins de moments de ma vie sont liés à Harry Potter. Je ne suis plus fan de la même manière qu'à 7 ans, 15 ans ou 25 ans. Cela va continuer à évoluer, mais ne disparaîtra jamais. Je garderai toujours au minimum une grande curiosité et une grande affection pour Harry Potter."
Alix Houllier et Corentin Faniel, Harry Potter décrypté par ses fans, De Boeck Supérieur.
