Adèle Exarchopoulos : "J'ai du mal quand les choses ne sont pas sacrées"
Ce mercredi, Adèle Exarchopoulos est à l'affiche de "Rien à foutre". Un premier film belge signé Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. Dans lequel l'actrice française incarne le blues d'une jeune hôtesse de l'air d'une compagnie low cost.

- Publié le 16-03-2022 à 11h58
- Mis à jour le 16-03-2022 à 12h00

Le 15 février dernier, Adèle Exarchopoulos assurait la promo de Rien à foutre à Paris. Entre deux interviews en chair et en os, la star française répondait également à nos questions par Zoom, tout en mangeant sa salade… Malgré la distance, le côté très virtuel de la rencontre, la jeune femme de 28 ans dégage une vraie intensité et fait preuve d'une sincérité non feinte. Elle paraît finalement plus proche de la Cassandre qu'elle incarne dans le premier long métrage d'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre que de l'image glamour que renvoie d'elle le papier glacé des magazines…
"Cassandre est une jeune fille de sa génération, qui a envie de vivre chaque jour comme si c'était le dernier et qui a beaucoup, beaucoup besoin d'amour. C'est quelqu'un qui se cherche…", explique l'actrice à propos de son personnage d'hôtesse de l'air en deuil de sa mère et qui semble perdue dans une fuite en avant faite de voyages, de fête, d'alcool… Adèle Exarchopoulos, elle aussi, a vécu à 200 à l'heure au début de sa jeune carrière, lancée sur des chapeaux de roue en 2013 par la Palme d'or partagée avec Léa Seydoux et Abdellatif Kechiche pour La Vie d'Adèle . "Il y a eu une forme d'intensité à ce moment-là dans ma vie, que je ne regrette pas et qui s'apaise maintenant que je suis maman", confie la jeune femme. Laquelle met un point d'honneur à garder les pieds sur terre : "Je n'ai jamais de problème à sortir de mes rôles. La réalité est plus importante que le reste. Tu rentres chez toi, tu es la fille de tes parents, la mère de ton fils…"
Le blues de l'hôtesse de l'air
Adèle Exarchopoulos s'est énormément impliquée pour son rôle dans Rien à foutre. Elle a par exemple suivi une formation d'hôtesse de l'air, pour pouvoir assurer le service aux passagers lors du tournage des scènes dans de vrais avions en vol. "J'ai fait une vraie formation. J'allais au Bourget à 7h du matin et on prenait quatre vols par jour, explique l'actrice. C'était en conditions réelles. Les gens qui me formaient savaient qui j'étais mais, dans les avions, les gens ne me reconnaissaient pas…"
Petite, Adèle Exarchopoulos n'a jamais rêvé de devenir hôtesse de l'air - elle se rêvait plutôt chocolatière. Et elle n'a plus aucune envie de le devenir. "J'ai compris la pression de la hiérarchie, des ventes. Ce truc du masque, de devoir toujours être rassurante, maquillée, en uniforme… Mais le fait qui m'a le plus marquée, c'est d'être en vol toute la journée, de n'avoir aucune prise sur ta réalité. Ton enfant a un problème à l'école et t'es en train de décoller ? Eh ben, tant pis ! T'es au travail, c'est comme ça…", analyse l'actrice.
Dans une scène, très cruelle, du film, on découvre par exemple comment on apprend aux hôtesses à tenir un sourire sur leur visage pendant trente interminables secondes… "Ça m'inspire la promo, la couv', la posture que t'as quand t'arrives au travail et que tu vas super mal et que ton chef te dit que tu vas super bien ! Tu as juste envie d'exploser en larmes, mais tu le feras pas…, commente la comédienne. Cela reflète aussi le métier d'acteur. Il y a aussi une forme de posture, d'illusion et de projection. Les gens fantasment complètement qui tu es, ta vie, sans la connaître. Mais c'est normal, ça fait partie du jeu…"
Un film générationnel
Si Rien à foutre frappe à ce point les esprits - il vient ainsi de remporter le premier prix de la compétition Coop ! au Festival d'Ostende -, c'est qu'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre parviennent, à travers ce portrait d'une jeune femme d'aujourd'hui, à parfaitement capter l'air du temps. "C'est vrai que c'est très générationnel. Je vois complètement le reflet d'une génération où on peut tout consommer : les humains, les applications, les sentiments, le physique. C'est quelque chose de très présent dans ma génération. Mais j'avoue que c'est pas forcément quelque chose avec lequel je suis à l'aise, car je suis trop timide, trop pudique…, confie Exarchopoulos. Cela reflète une forme de société où l'amour est consommable facilement. On se bat peut-être moins pour nos couples ; on est peut-être moins loyaux. Je sais que je peux être un peu nostalgique de ça. J'ai du mal quand les choses ne sont pas sacrées, qu'elles ne comptent pas."
La jeune actrice française se reconnaît aussi dans l'usage d'Instagram qu'a son personnage pour présenter une version quasi irréelle d'elle-même. "Pour moi, Instagram, c'est un jeu, de l'illusion. Ça reflète pas du tout ma vie. On va pas se mentir : tout ça, c'est que de l'apparence. Je me poste, je suis maquillée… Je me poste pas au réveil, quand j'ai pas les dents brossées et que je vais à l'école avec mon fils… Après, c'est aux gens de choisir s'ils y croient ou pas. Pour moi, Instagram est la meilleure version de toi-même et de mon travail. Au fond, si je devais y trouver du sens, c'est que ça me permet de défendre des films sans économie, de montrer des sujets dans l'ombre. Mais c'est pas mon journal intime. Jamais je ne mettrais mon fils sur Instagram ou même mes frères. Si je mets mon frère sur Instagram et que quelqu'un poste un commentaire désagréable, je suis beaucoup trop premier degré. Je vais chercher son adresse pendant une semaine !", rigole l'actrice.
Un tournage à part
Rien à foutre, Emmanuel Marre et Julie Lecoustre l'ont conçu comme un film qui se construirait, non pas à l'écriture du scénario, mais au moment même du tournage, en ayant recours à l'improvisation, en tournant avec du vrai personnel navigant, en filmant à l'arrache dans des aéroports… Actrice instinctive, Exarchopoulos s'est glissée avec une facilité déconcertante dans ce processus créatif très particulier. "Dès la première rencontre, j'ai compris que ce serait quelque chose d'expérimental. Emmanuel m'a expliqué qu'il avait un besoin viscéral d'urgence, de réel, que ça se rapprochait du documentaire. C'est pour ça qu'il avait besoin de quelqu'un de disponible émotionnellement pour incarner Cassandre et que ça nécessitait, techniquement, une formation d'hôtesse de l'air. J'ai eu envie de les suivre, parce que j'aime leur humanité, leur sensibilité. Et j'aime le fait qu'il n'y ait jamais de morale, de théorie, de conclusion. Le cinéma libre, je viens de ça. Ça ne me faisait donc pas peur."
Dans certaines scènes de Rien à foutre, notamment des moments de défonce très alcoolisée, on a vraiment le sentiment de vivre l'instant, tant l'effet de réel créé par Marre et Lecoustre est puissant ! "Pour dire la vérité, je suis super fière de moi, car ce n'est évidemment que de l'eau. Je trouve ça dur à jouer la défonce… Mais ils te mettent dans des conditions très réalistes. Même si on ne se défonce pas, on est dans une fête, il y a quelque chose d'euphorique. Il suffit d'essayer de t'imprégner de tout ce qu'il y a autour. Manu et Julie sont quand même très forts pour te rapprocher de la réalité, en engageant des gens dont c'est le vrai métier, en tournant sans autorisation un peu partout, en filmant à l'iPhone, en se rapprochant du documentaire. […] Souvent, on n'avait pas d'autorisation. À Dubaï, par exemple, si la police nous parlait, on faisant semblant d'être là pour un mariage. Le matin, on arrivait, on savait juste quelle situation on allait jouer. Et ils disaient : 'On peut essayer quelque chose. Aujourd'hui, c'est telle scène. Adèle, tu ris nerveusement, tu sais… Mais c'est peut-être toi qui as raison. Peut-être que Cassandre rit nerveusement…' C'était beaucoup ça. Ce n'était que ça…", conclut l'actrice.
Adèle Exarchopoulos, un choix naturel
Le choix d'Adèle Exarchopoulos pour incarner Cassandre dans Rien à foutre s'est imposé naturellement à Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. C'est le seul nom qu'ils avaient en tête depuis le début. S'ils ont longtemps cherché à faire le film avec une vraie hôtesse de l'air ou avec une actrice moins connue, le souvenir d'Exarchopoulos dans La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche ou dans Orpheline d'Arnaud des Pallières revenait sans cesse… "Dans Orpheline, elle est dans un dispositif inverse au nôtre, très méticuleux, précis. Mais il y a quelque chose qui résiste chez elle. Ses yeux brillent tout le temps. Il y a une vie dans son regard sur le monde, qu'elle sait d'ailleurs éteindre, commente Emmanuel Marre. On avait écrit Cassandre comme un personnage dur. Adèle, c'est un appétit de vie ! Et la mélancolie du personnage est encore plus forte si ça vient de quelqu'un d'extrêmement vivant au départ."
"On connaissait l'actrice de
La Vie d'Adèle
, ses personnages à l'écran. Mais aussi l'autre Adèle, la personnalité publique qu'on voit sur les couvertures de magazine et sur son compte Instagram
, ajoute Julie Lecoustre.
Et nous, on a rencontré Adèle, la jeune femme de 26 ans, avec ses emmerdes, ses peines, avec une sensibilité gigantesque qui vous explose un peu au visage. Ça a énormément résonné avec le personnage de Cassandre. Adèle a une lucidité, un humour et une loufoquerie qui nous touchent énormément. Et elle a complètement plongé dans notre manière de travailler. Elle a accepté de faire des essais. On s'est retrouvés avec elle à Orly. On lui avait bricolé un tailleur avec un foulard et on la filmait à l'iPhone en impro en plein milieu de l'aéroport. C'est la première fois qu'on projetait Cassandre véritablement. Et puis elle a accepté de se maquiller seule, de s'habiller seule, sans loge."
