Le souvenir de Srebrenica a plané sur les 34es European Film Awards
Samedi soir, lors d'une cérémonie virtuelle retransmise depuis Berlin, la Bosniaque Jasmila Zbanic a triomphé, remportant trois des principaux prix du cinéma européen, avec Quo vadis, Aida?, qui retrace le massacre de Srebrenica, en juillet 1995.

- Publié le 12-12-2021 à 11h15
- Mis à jour le 12-12-2021 à 12h03

Surprise, samedi soir, aux 34es European Film Awards (EFA) à Berlin, avec le carton quasi plein de Quo vadis, Aida?. Le long métrage de la Bosniaque Jasmila Zbanic a en effet décroché trois prix (sur quatre nominations) et les plus importants: meilleur film, meilleure réalisatrice et meilleure actrice pour Jasna Duričič.
Ce drame historique revient sur le massacre de quelque 8000 hommes par les troupes du général serbe Mladic, lors de la prise de Srebrenica, du 11 au 16 juillet 1995. Le tout sous les yeux impuissants (au minimum) de 400 Casques bleus néerlandais, placés sous les ordres du major Franken. Le tout vu à travers les yeux d'une institutrice bosniaque faisant office de traductrice pour les forces de l'Onu.
Ce choix des membres de l'Académie du cinéma européen paraît plus lié à l'importance du thème abordé que réellement cinéphile… Présenté en Compétition à la Mostra de Venise en septembre 2020, Quo vadis, Aida? était passé assez inaperçu. C'est que la cinéaste, que l'on avait découverte à Berlin en 2006 grâce à l'Ours d'or attribué à son très beau premier film Sarajevo, mon amour, ne fait franchement pas dans la dentelle… Malgré une mise en scène puissante, qui nous plonge au milieu du cauchemar, son évocation d'un moment aussi important de l'histoire de son pays paraît bancale. Manquant de distance, se faisant militante, Zbanic (en photo, à droite, aux côtés de son actrice) se montre en effet assez caricaturale.

Une sélection plus ouverte
Ce triomphe de Quo vadis, Aida? est sans doute le reflet, aussi, d'une année plus ouverte. En 2019 et en 2020, The Favourite du Grec Yorgos Lanthimos et Drunk du Danois Thomas Vinterberg, tous deux grands favoris, s'étaient logiquement imposés. Cette année, les pronostics étaient plus indécis, avec des films autrement plus aboutis que Quo vadis, Aida?, comme La Main de Dieu de l'Italien Paolo Sorrentino (Grand Prix du jury à la Mostra, toujours en salles et mis en ligne sur Netflix ce mercredi), Compartiment N°6 du Finlandais Juho Kuosmanen (Grand Prix à Cannes), la Palme d'or Titane de Julia Ducournau (4 nominations) ou encore le formidable The Father de Florian Zeller (4 nominations). Ce dernier doit se contenter des mêmes prix qu'aux Oscars: meilleur scénario pour le dramaturge français (en photo) et son co-scénariste britannique Christopher Hampton et prix d'interprétation pour le magistral Anthony Hopkins, qui trouvait, à plus de 80 ans, l'un de ses plus grands rôles, celui d'un vieillard s'enfonçant dans la démence.

L'autre grand vainqueur de la soirée, c'est Flee du Danois Jonas Poher Rasmussen. Toujours sans distributeur chez nous, le film a obtenu trois EFA: meilleur documentaire, meilleur film d'animation et le prix des universités européennes.
Un palmarès très féminin
Nommée au prix Fipresci du meilleur premier film, la Belge Laura Wandel s'est, elle, inclinée face à la Britannique Emerald Fennell et à son excellent thriller féministe Promising Young Woman, avec une formidable Carey Mulligan. Du côté des courts métrages, c'est une coproduction belge, My Uncle Tudor de la Hongroise Olga Lucovnicova, qui s'est imposée. Dans un palmarès qui aura largement mis les réalisatrices à l'honneur, puisque la Norvégienne Yngvild Sve Flikke a par ailleurs reçu le prix de la meilleure comédie pour Ninjababy.
Sans compter les prix honorifiques remis à la cinéaste hongroise Márta Mészáros (autrice d'une trentaine de longs métrages, dont Adoption en 1975 et Journal à mes enfants en 1984) pour l'ensemble de sa carrière, et à Suzanne Bier, pour son rayonnement à l'international. La Danoise (en photo) a en effet réalisé plusieurs films anglophones, dont Nos souvenirs brûlés avec Halle Berry et Benicio del Toro en 2007, Love is All You Need avec Pierce Brosnan en 2012 ou Serena avec Bradley Cooper et Jennifer Lawrence en 2014.

Manque de visibilité
Le fait que, en raison de la crise Covid, les European Film Awards aient dû, pour la deuxième année consécutive, se priver d'une grande cérémonie — la retransmission alternant séquences sur la scène de l'Arena de Berlin et discours de remerciement en Zoom des lauréats — n'arrangera rien au crucial manque de visibilité de ces prix. S'ils ont acquis de l'importance au sein de l'industrie cinématographique européenne, les EFA restent en effet quasi invisibles aux yeux du public européens, bien loin de la notoriété chez nous des Oscars, des César ou même des Margitte.
La fermeture des salles pendant de nombreux mois partout en Europe en 2021 n'a rien arrangé dans la lisibilité de ces récompenses européennes. On peut en effet s'étonner de trouver nommés au titre de meilleur film Quo vadis, Aida? et La Main de Dieux, deux films présentés à la Mostra de Venise… à un an d'intervalle. Ce qui avantage foncièrement le premier, qui aura eu largement plus de temps pour être vu par les votants…
Autre preuve que l'épée de Damocles du Covid-19 pèse toujours sur le monde du cinéma, nombre de films en lice cette années aux EFA ne sont toujours pas sortis en salles chez nous. Dont quelques films importants comme The Great Freedom de l'Autrichien Sebastian Meise avec Franz Rogowski (sortie prévue le 9/2), Natural Light de Dénes Nagy, la révélation hongroise de la dernière Berlinale, ou Ammonite du Britannique Francis Lee, malgré sa belle affiche, réunissant Kate Winslet et Saoirse Ronan…

Le Palmarès complet des 34es EFA
- Meilleur film: Quo vadis, Aida? de Jasmila Zbanic (Bosnie/Autriche/France,….)
- Meilleur réalisateur: Jasmila Zbanic pour Quo vadis, Aida? (Bosnie/Autriche/France,….)
- Meilleure actrice: Jasna Duričič dans Quo vadis, Aida? de Jasmila Zbanic (Bosnie/Autriche/France,….)
- Meilleur acteur: Anthony Hopkins dans The Father de Florian Zeller (Fr./G.-B.)
- Meilleur scénario: Florian Zeller & Christopher Hampton pour The Father (Fr./G.-B.)
- Meilleure comédie: Ninjababy de Yngvild Sve Flikke (Norvège)
- Prix Fipresci du meilleur premier film: Promising Young Woman d'Emerald Fennell (G.-B./É.-U.)
- Meilleur documentaire: Flee de Jonas Poher Rasmussen (Danemark/Fr./Suède/Norvège)
- Meilleur film d'animation: Flee de Jonas Poher Rasmussen (Danemark/France/Suède/Norvège)
- Meilleur court métrage: My Uncle Tudor d'Olga Lucovnicova (Bel./Portugal./Hongrie/Moldavie)
- Prix des universités européennes: Flee de Jonas Poher Rasmussen (Danemark/France/Suède/Norvège)
- Meilleure photographie: Crystel Fournier pour The Great Freedom de Sebastian Meise (Autriche)
- Meilleur montage: Mukharam Kabulova pour Les Poings desserrés (Unclenching the Fists) de Kira Kovalenko (Russie)
- Meilleure musique: Nils Petter Molvaer & Peter Brötzmann pour The Great Freedom de Sebastian Meise (Autriche)
- Meilleurs décors: Márton Ágh pour Natural Light de Dénes Nagy (Hongrie)
- Meilleurs costumes: Michael O'Connor pour Ammonite de Francis Lee (Grande-Bretagne)
- Meilleurs maquillages & coiffures: Flore Masson, Olivier Afonso & Antoine Mancini pour Titane de Julia Ducournau (France/Belgique)
- Meilleur son: Gisle Tveito & Gustav Berger pour The Innocents d'Eskil Vogt (Norvège)
- Meilleurs effets spéciaux: Peter Hjorth & Fredrik Nord pour Lamb de Valdimar Johannsson (Islande)
- EFA d'honneur pour l'ensemble de la carrière: Márta Mészáros (Hongrie)
- EFA d'honneur pour le rayonnement mondial du cinéma européen: Suzanne Bier (Danemark)
- Prix de la narration innovante: Steve McQueen pour Small Axe (Grande-Bretagne)