Isabelle Nanty, alias Cathy Tuche: "Il faut tout faire avec légèreté et passer son chemin. Il ne faut pas se rendre indispensable"
L'actrice française joue Cathy Tuche. Elle se révèle maternante et complexée, rassurante et recroquevillée, vaccinée et anti-pass sanitaire. Portrait.
- Publié le 12-12-2021 à 16h12
- Mis à jour le 12-12-2021 à 16h13

Quand tout va mal et que les mauvaises nouvelles s'accumulent, d'une énième vague de Covid à Zemmour, on aimerait bien parfois fermer les écoutilles de l'actualité et s'enfuir à Bouzolles dans le Limarais. Pour manger un gratin et des frites préparés par Cathy Tuche. Peut-être même qu'on lui demanderait de nous prendre dans ses bras.
En dix ans, au fil des épisodes de cette comédie familiale, dont le quatrième opus spécial Noël est sorti le 8 décembre en Belgique, Cathy Tuche est devenue une figure rassurante et populaire. La mère poule et tempérée incarne une forme de bon sens campagnard et généreux, loin du cynisme des villes et des puissants. Le personnage doit beaucoup à son interprète, Isabelle Nanty, 59 ans. "Les Tuche, cela nous oblige à jouer en retombant en enfance, explique l'actrice. Pour cette famille, on forme un bloc, un animal à plusieurs têtes. Notre moteur, c'est d'être candides, enthousiastes, donc en état d'enfance."
"J'adore Isabelle, c'est un peu notre maman à tous, ajoute le réalisateur Olivier Baroux. Elle est toujours au centre pour calmer tout le monde quand il y a des tensions. Je ne l'ai jamais vu élever la voix, elle est très douce."
Pas à rougir de sa carrière
Une douceur que l'on perçoit dès la première minute de notre rencontre. Isabelle Nanty ouvre la fenêtre de la pièce grise et triste du grand hôtel où on a rendez-vous, allume une cigarette et demande : "Et vous, ça va ? Vous n'avez pas été malade ?" On n'a pas encore pu poser une seule question qu'elle se soucie déjà de nous. En large pull noir aux étoiles argentées, elle inverse les rôles. Elle continue : "C'est le diable, le Covid. Il mute, il se camoufle, la nature reprend le dessus."
Celle qui désespère de l'offre politique actuelle explique qu'elle est "pour le vaccin et contre le pass sanitaire", en sainte bonne mère de la France périurbaine. On s'inquiète que la sortie de Tuche 4 puisse à nouveau être repoussée, elle hausse les épaules : "Je suis plus inquiète pour les exploitants et les amis du théâtre qui n'ont pas pu jouer pendant un an et demi. Au cinéma, nous, on a pu continuer à tourner."
Elle est comme ça, Isabelle Nanty : on s'intéresse à elle, elle détourne la conversation. Elle a peur de la lumière, fuit les festivals, les soirées - de toute façon, elle ne boit pas d'alcool, ça la rend malade -, n'ose pas passer des castings, préfère les polars nordiques aux réseaux sociaux et s'excuse toujours un peu d'être là. Elle dit : "Il faut tout faire avec légèreté et passer son chemin. Il ne faut pas se rendre indispensable." Pourtant, elle n'a pas à rougir de sa carrière.
1. Elle est dans tous les bons coups des succès en salles depuis trente ans, de Tati Danielle à Astérix en passant par les Profs, les Visiteurs et, bien sûr, Amélie Poulain, en inoubliable, agaçante et hypocondriaque Georgette. "Elle joue avec son corps dans les comédies, mais quand la caméra se resserre, son visage véhicule des émotions dingues", loue son disciple et ami Edouard Baer.
2. Elle a joué et monté au théâtre une tripotée de pièces, même si elle a été agacée, jeune, que ses profs veuillent l'orienter vers le boulevard et non pas vers des textes plus réputés. Pareil au cinéma : "Si les Dardenne ou Dumont m'appelaient, j'adorerais : ce sont les films que je regarde."
3. Au cours Florent, où elle a étudié auprès de Rémi Chenylle et Francis Huster, elle a formé un paquet d'acteurs, notamment les Robin des bois, dont son partenaire des Tuche, Jean-Paul Rouve, nouant avec eux des relations d'amitié profondes. "Elle inspire comme actrice, vante Baer. Elle vous force à être meilleur. Elle vous met à un tel niveau qu'on ne veut pas la décevoir." "J'étais larguée comme prof et je me servais de toutes mes incapacités pour essayer de faire gagner du temps aux autres, minimise Nanty. Je souriais et ils se sentaient en confiance."
4. Elle n'a jamais aussi bien gagné sa vie que depuis dix ans, a acheté un appart dans le VIIe arrondissement de Paris, elle qui a toujours été locataire. Pendant la pandémie, elle n'a pas arrêté de tourner : la quatrième saison de Munch sur TF1, où elle est une avocate filoute au grand cœur, et Big Bug, pour Netflix, qui signe ses retrouvailles avec Jean-Pierre Jeunet. Elle a les yeux qui brillent : "C'est la crème de la crème."
Mais le complexe sera toujours là, comme une frite collée au fond du plat, pour celle originaire de la Meuse et qui arrive à Paris sans avoir les codes. La fille d'un père possédant une scierie et d'une mère au foyer norvégienne (qui lui a donné ses yeux bleus magnifiques) résume : "Je venais d'un village de 250 habitants, j'avais un cheveu sur la langue, un accent qui traîne, j'étais dyslexique, petite et un peu boulotte. Je le suis toujours." "Elle s'autoflagelle tout le temps, confirme Olivier Baroux. Elle dit : "Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas", et pourtant elle y arrive très bien."
Longtemps, Isabelle Nanty a aimé revenir du côté de Bar-le-Duc, se balader dans les bois, humer l'odeur des arbres. Moins depuis que ses deux parents sont morts, à quelques mois d'intervalle, en 2017. Ça lui fait penser : "Je n'ai pas l'intention de vivre très vieille. Je n'ai pas envie de finir en kit. J'espère qu'on avancera en France sur le suicide assisté comme en Suisse." Plus que tout, elle a peur de devenir un fardeau pour sa fille, adoptée en 2002, et née alors qu'elle réalisait le Bison, son seul long-métrage où elle interprétait une gardienne d'immeuble attendant son cinquième enfant.
Solitude forcée
À 30 ans, Isabelle Nanty a appris, comme sa sœur, qu'elle ne pourrait pas enfanter, à cause du médicament Distilbène donné à sa mère pour éviter les fausses couches, un traitement qui a fait des ravages. "Elle s'est sentie toujours très coupable et moi je lui disais : je suis en vie", raconte la comédienne. "C'est idiot, je sais, pas besoin d'avoir des enfants pour être heureux, mais quand je l'ai découvert, j'ai eu l'impression d'être une demi-femme. Avant d'adopter, il a fallu que je fasse le deuil d'une maternité biologique et que je fasse attention à ce que ma fille ne vienne pas combler un vide." Isabelle Nanty ne s'est jamais mariée et n'y croit plus : "J'aurais pu me débrouiller pour lui donner un père parce que, quelle que soit la maison, plus elle a de fondations, plus elle est solide, mais j'ai bien raté ma vie du côté sentimental. Mais bien. Après… zéro regret." Est-ce pour cela qu'elle est devenue une mère pour tous ?
L'actrice confie avoir appris le bonheur avec l'âge : "Jusqu'à 40 ans, on passe par tous les paliers déceptifs de la vie : ceux de l'amour, du travail, de la société, du politique, de l'amitié. Grâce à ça, on comprend que les gens ont leur limite et qu'on doit les aimer ainsi et ne pas attendre l'impossible. Je crois comme Camus qu'il y a plus de choses à admirer chez l'homme qu'à mépriser." Elle allume une nouvelle cigarette et ouvre la fenêtre. Le vent froid s'engouffre dans la pièce, mais Isabelle Nanty nous tient chaud.
