"1917", un tournage conçu comme une chorégraphie collective: "À la fin de la prise, tout le monde planait"

- Publié le 07-01-2020 à 18h10
- Mis à jour le 14-01-2020 à 07h02
"It's a single shot film." "C'est un film plan-séquence." Ces six mots ouvraient le scénario de 1917. Pour le directeur de la photographie Roger Deakins, c'était la promesse d'un défi excitant, mais, aussi, "le danger que cela ressemble à un simple effet de style". "Faut-il qu'on suive les personnages le long d'une tranchée tout le temps ? Comment créer une chorégraphie entre les acteurs et l'action, les suivre de profil, puis en plan large ?"
Bref, comment créer du rythme et de la variété ? Faire du cinéma et pas un simple jeu vidéo ? Dans 1917, la caméra peut, dans une même prise, d'abord suivre l'acteur de dos qui entre dans un bois, découvrir un groupe de soldats assis qui écoutent un des leurs chanter, parcourir les visages dans un mouvement fluide, revenir se fixer sur le personnage principal, puis le suivre quand il se redresse et commence à courir comme un fou, en s'élevant pour révéler un paysage de tranchées peuplées de combattants.
Ce résultat est le fruit d'une chorégraphie, comme le dit Deakins, que les comédiens ont répétée avec les opérateurs, les machinistes et les preneurs de son. Ce ballet a été conçu dès les repérages et la construction des décors. Il a fallu chronométrer les dialogues afin d'évaluer la distance qui serait parcourue par les acteurs. Deakins a aussi conçu durant les repérages et répétitions les déplacements de caméra, afin de préparer ceux des techniciens devant rester hors champs durant ces prises.
Le chef décorateur Dennis Gassner a été impliqué dès cette étape. Il a travaillé avec Mendes sur Skyfall et Spectre. Défi inhabituel : construire des décors visibles à 360 degrés. Dans plusieurs scènes, la caméra filme les acteurs de dos, avant de passer devant eux. Le regard balaie tout ce qui les entoure. Gassner et Deakins ont simulé sur des maquettes à l'échelle les déplacements de caméra.
Prières pour un ciel gris
Deakins a expliqué que c'est un des rares films où tout le monde priait pour que le ciel soit gris – ce qui facilite les raccords au montage. Il a utilisé six applications météos pour traquer les nuages. "Vous ne voulez pas commencer à filmer et, alors que les acteurs sont à mi-chemin, que le soleil surgisse soudain."
Sans trop spoiler, l'une des scènes les plus complexes fut celle de la course de Schofield (George MacKay) le long d'une tranchée. La caméra l'amorce en plongée depuis une grue. Elle suit Schofield jusque dans une tranchée. Un opérateur a pris alors la caméra sur la grue et, aidé par des machinistes a marché à reculons, au milieu des figurants, la caméra tournée vers l'acteur. Ensuite, il a fallu reposer la caméra sur une autre grue, fixée à un véhicule, pour accompagner l'acteur lorsqu'il sort de la tranchée et se met à courir sur cinq cents mètres – tout cela au milieu de dizaines de figurants et d'explosions – avant de replonger dans la tranchée. Au total quinze machinistes ont manipulé la caméra. "À la fin de la prise, tout le monde planait. George, les machinistes et le conducteur du camion se sont tapés dans la main. C'était une prouesse collective."
Même le montage du film a représenté un défi. Le film est un collage subtil de prises filmées de 39 secondes (la plus courte) à huit minutes et demie (la plus longue). Le monteur Lee Smith, qui a notamment reçu un oscar pour Dunkerquede Christopher Nolan, était présent sur le tournage. Il devait tester en direct le montage de chaque scène filmée afin de s'assurer que son début soit raccord avec la précédente. La dernière image de la prise retenue servant de référence pour l'amorce de la scène suivante. Paradoxe pour le monteur : la réussite de son travail sur 1917 signifie qu'il est invisible.
