Michel Hazanavicius, un réalisateur atypique à la filmographie variée
Il était ce week-end l'invité d'honneur de la deuxième édition du BRIFF. L'occasion d'évoquer quelques caractéristiques de la filmographie de l'auteur "The Artist" et "OSS 117".

- Publié le 24-06-2019 à 11h38
- Mis à jour le 24-06-2019 à 14h44

Il était ce week-end l'invité d'honneur de la deuxième édition du BRIFF. L'occasion d'évoquer quelques caractéristiques de la filmographie de l'auteur "The Artist" et "OSS 117". Cinq Oscars, six César, sept Baftas. Après l'éclat de la légendaire Claudia Cardinale pour sa première édition, le BRIFF (Brussels International Film Festival) se donne du poids, celui des récompenses du film le plus primé de l'histoire du cinéma The Artist, en conviant comme invité d'honneur Michel Hazanavicius. Le réalisateur n'est pas que l'homme d'un succès planétaire, il est aussi l'auteur de deux comédies irrésistibles, les OSS 117, d'un biopic Redoutable mais sans mépris à l'égard d'un cinéaste à bout de souffle (Godard) et puis d'un film culte, la Classe américaine, un montage hilarant d'extraits de films de la Warner des années 1950.
Toutefois, tous ses films ne sont pas des comédies. Le cinéaste, qui a fait ses classes chez Canal, s'est investi dans un documentaire sur le Rwanda (Tuez-les tous ! Rwanda, histoire d'un génocide sans importance), a osé une grosse production sur la guerre en Tchétchénie (The Search) et prépare un film d'animation sur la Shoah, La plus précieuse des marchandises, d'après l'ouvrage de Jean-Claude Grunberg. Ce serait donc plutôt l'histoire, la principale ligne de force de sa filmographie. Car elle est aussi présente dans ses comédies, Los Angeles des années 1920 dans The Artist, OSS 117 est un espion des sixties et Le Redoutable se déroule autour de Mai 68.
L'exception, c'est Le Prince oublié, une comédie fantastique qui sortira en janvier, son premier film tourné au présent mais "un présent de cinéma", précise-t-il.
À l'occasion de sa venue au BRIFF, on a passé en revue les caractéristiques de ce réalisateur atypique, qui a mis François Damiens sur orbite.
Un humour de détournement
L'humour du réalisateur des OSS117 relève du pastiche, de la parodie. Mais il y a autre chose, qu'on trouve dès son premier film, La Classe américaine, réalisé à 25 ans, c'est le détournement. "C'est un terme dans lequel je me sens bien, plus que dans la parodie ou le pastiche, même si c'est un peu de la coquetterie de ma part. Comme dit Alain Chabat, les blagues, c'est comme les grenouilles. On peut toujours les ouvrir et regarder comment ça marche à l'intérieur. C'est difficile de parler d'humour sérieusement mais je ne considère pas la comédie comme un sous-genre. J'aime en voir et en fabriquer. La première mission d'une comédie, c'est de faire rire. Si elle est magnifiquement réalisée, éclairée, mais qu'elle n'est pas drôle, c'est raté. La priorité, c'est de faire rire. Après, j'ai plusieurs niveaux d'ambition en termes de réalisation, de second degré, mais ce que j'aime c'est de m'adresser à plusieurs publics. Cela me touche beaucoup quand quelqu'un me dit : j'ai regardé OSS117 avec mon fils ado, on a beaucoup ri mais pas des mêmes scènes. Je pense que le temps travaille pour les comédies. Regardez Billy Wilder ou le rapport qu'on a aujourd'hui aux Tontons Flingueurs . C'est un rapport d'amour. On aime les gens par qui la joie arrive. Il en va de même avec les comédies italiennes. À l'époque, le néoréalisme imposait le respect et les comédies italiennes, c'était juste sympa. Aujourd'hui, elles ont acquis leurs lettres de noblesse. Faire rire les gens, c'est très émouvant."
Pour Dujardin, Garrel, Bejo, il y a un avant et un après Hazanavicius
Quand on pense à Jean Dujardin (0SS 117), à Louis Garrel (Le Redoutable), à Bérénice Bejo (The Artist) ou à François Damiens (0SS 117), il y a un avant et après Hazanavicius. Que fait-il à ses acteurs pour qu'ils sortent de ses films métamorphosés, dévoilant des potentialités que personne ne soupçonnait ? "Je les nourris au grain et ils courent en liberté, j'en fais des acteurs bio , se marre Michel Hazanavicius. Pour moi, la direction d'acteur commence à l'écriture, je pose toujours la question : est-ce que je donne assez à manger à l'acteur, le personnage est-il suffisamment chargé ? Je me dis toujours qu'un bon personnage fera un bon acteur. Je fais assez peu de psychologie. Je travaille beaucoup la mécanique et le timing. Un acteur voit son jeu de l'intérieur, il est en recherche d'une émotion. Cela ne m'intéresse pas de savoir ce que l'acteur ressent, mais bien ce que le spectateur ressent. Ce n'est pas la vérité de l'acteur qui m'importe mais celle de l'image. J'ai un rapport au jeu qui est celui d'un grand mensonge organisé plutôt que la recherche de moments de vérité. J'ai une écriture avec des effets et j'ai besoin d'une mécanique d'horlogerie pour la faire fonctionner. François Damiens est un cas particulier, parce qu'il a une folie à lui. Il avait un tout petit espace dans OSS117 et il a emporté la scène. Ce n'est pas de la fausse de modestie de dire : oui c'est avec moi qu'il a fait son premier film, mais si ce n'avait pas été moi, un autre s'en serait chargé. Quand ils l'ont engagé, les gens de Dikkenek n'avaient pas vu OSS ."
Le défi ou l'ambition formelle ?
Michel Hazanavicius a réalisé un film muet populaire (The Artist), un long métrage sur la guerre en Tchétchénie (The Search), une comédie sur Godard (Le Redoutable). Sa devise est-elle : c'est impossible, faisons-le ? "Non, j'ai besoin d'un projet auquel j'ai envie de me consacrer pendant deux-trois années de ma vie. Mais c'est vrai qu'il y a quand même un petit endroit qui dit cela dans ma tête. Après l'échec de The Search , j'ai dit que j'allais faire un film sur Godard et Bénénice (Bejo) m'a dit : "Non, tu le cherches, ils vont te descendre" . Et cela m'a fait sourire. J'ai ce côté tête de con, poil à gratter. Mais ce n'est pas le défi qui me motive. Je ne sais pas ce qui me motive. Je rêvais depuis longtemps de faire un film muet. Comme je rêve de faire un western aussi"… Le lien entre les films de Michel Hazanavicius, c'est plutôt l'ambition formelle, ce qui est rarissime dans la comédie made in France. "J'essaie toujours d'avoir une proposition esthétique, car cela fait partie du dispositif pour faire passer certaines vannes. Un environnement très chic aide à contrebalancer, c'est quelque chose que j'ai compris en bossant avec les Nuls. Alain Chabat, Chantal Lauby ou Bruno Carette disaient les pires horreurs mais toujours avec un tel chic. C'était ce chic, cette incongruité qui étaient drôles. Mon père me disait : "Le style, c'est quand le fond remonte à la surface". Une même phrase dite de la même manière par le même acteur peut être totalement transformée par la façon dont la scène est filmée, l'acteur habillé, la musique qui accompagne. Pour The Artist , j'avais d'abord une envie de forme. L'histoire a été imaginée ensuite, pour justifier la forme."
Le cinéaste au nez rouge
On a l'impression de bien connaître certains réalisateurs à travers leurs films. Pas Michel Hazanavicius. Et pourtant, ses films sont très personnels. Le prochain, La plus précieuse des marchandises, d'après Jean-Claude Grunberg, évoquera la Shoah, l'histoire de sa famille, à travers un film d'animation (encore un défi). Le Prince oublié, avec Omar Sy, qui sortira en janvier, met en scène un père dont la fille, qui grandit, ne veut plus écouter les histoires. Et puis, au lieu d'offrir un diamant à sa compagne, l'actrice Bérénice Bejo, il en a fait le diamant de The Artist. "C'est vrai, elle éclaire le film. Et j'ai raconté des histoires à mes quatre enfants. Bob Dylan a dit : "Quelqu'un qui ne met pas de masque ne vous dira pas la vérité." J'appartiens plutôt à cette famille-là. J'ai besoin de mettre un nez rouge pour me montrer. Je ne suis pas à l'aise de me raconter de façon frontale. J'ai besoin d'un dispositif plus complexe, par la bande. J'ai produit et scénarisé un documentaire sur le Rwanda, j'ai tourné un film sur la Tchétchénie ; je pense que c'était des manières indirectes de parler aussi de la Shoah. Maintenant, à mon âge, j'éprouve la nécessité de raconter cette histoire, celle de mes grands-parents, à mes enfants. Et je vois ce dessin animé comme le troisième volet d'un triptyque, après le Rwanda et la Tchétchénie. Je suis très copain avec beaucoup de réalisateurs très différents, et je suis fasciné par la ressemblance entre chaque réalisateur et ses films. C'est dingue. Et donc, même si je suis caché dans un personnage féminin, une vanne ou un thème, mes films me ressemblent. Et L e Redoutable , plus encore que les autres."
