Jean Dujardin: "Être en vacances de soi-même, c'est très confortable"

- Publié le 19-06-2019 à 16h40
- Mis à jour le 19-06-2019 à 16h41

Jean Dujardin livre une prestation formidable dans une comédie noire inclassable, "Le Daim".Dans un film de Claude Lelouch, on se demanderait s'il s'agit d'un hasard ou d'une coïncidence. En 2002, dans Ah si j'étais riche, Jean Dujardin incarnait un vendeur dénommé Weston. Dix-sept ans plus tard, dans Le Daim, il double un veston au caractère dictatorial à l'ambition affirmée de rester la dernière veste au monde.
"La veste, c'est accessoire, précise-t-il amusé. Cela aurait pu être une bouteille. Je ne me suis pas amusé à jouer avec un blouson. Deux thèmes m'intéressent, et je pense qu'ils touchent beaucoup d'hommes. La fuite, le départ, tout d'abord. C'est quelque chose de fantasmant. Et ensuite, l'obsession. Certains vivent bien avec une petite tache sur la table ; moi, je vais l'enlever. J'en mets un peu partout de l'obsession : quand j'apprends un texte par exemple. Cela m'a parlé."
Vous pourriez vous comporter comme lui ?
Non, mais j'ai le cinéma pour le vivre. Je pressentais que je pourrais jouer de toutes petites choses dans la chambre. D'habitude, on ellipse au cinéma ces petits moments d'arrêt, parce qu'on a besoin de remplir les espaces avec de l'information ou de la comédie. Dans le cinéma de Quentin Dupieux, on peut s'arrêter. Il y a une arythmie très jouissive, qui me fait beaucoup rire dans la vie. Quand on est seul, on fait des choses ridicules que personne ne verra. Et c'est ce que lui veut montrer.
Votre personnage est toujours seul, en train de se filmer : c'est l'incarnation de l'accro aux réseaux sociaux…
Il y a de ça, mais cela n'a pas été réfléchi de la sorte. Il y a plein de saveurs dans le film. Georges a tout le temps une espèce de go pro, mais c'est juste pour lui, pas pour montrer aux autres. Quitte à mourir dans la semaine (il va dans le mur, on le sait), autant vivre ses dernières heures avec le blouson de ses rêves et se dire qu'il a un style de malade. C'est peut-être la seule semaine où il s'est aimé dans sa vie, ce mec. Voilà ce que je pense.
Comment interprétez-vous ce titre, "Le Daim" ?
Georges s'est écarté de toute norme sociale, il ne fait que manger, dormir, chasser, laper dans un torrent. On est dans une espèce de régression animale. J'ai donc éteint toute sensualité, toute sexualité, toute virilité. Il a un œil assez mort, c'est comme une plume au vent. Il est disponible pour tout ce qui va lui arriver, excepté cette névrose avec le blouson.
C'est une comédie qui flirte avec le film noir ou de frisson…
C'est la première fois que j'aborde la méthode de Quentin Dupieux. Avec un tournage plus lourd, on n'aurait pas obtenu le même résultat. Dans la pièce, il n'y a que lui, l'ingénieur son, Adèle Haenel quand elle est là et moi. On travaillait comme si ce film ne sortirait jamais. C'était un atelier, un laboratoire. Je n'ai jamais entendu : "Action !" J'étais en continu dans le personnage et tout semblait très simple. Quentin m'a laissé énormément de place pour faire les choses simplement, tant la situation était anormale. C'est ce que j'aime dans ce métier, ressentir les choses, m'abandonner un peu. Être en vacances de soi-même, c'est très confortable. Volontairement ou involontairement, c'est un film créé par le vide dans lequel on peut déposer toutes ses névroses, les vôtres comme les miennes. Il n'a peut-être pas d'autre intérêt que ça.
Le rêve américain, c'est fini pour vous ?
Je l'ai tellement crié : il n'a jamais été question pour moi de rentrer dans un marché américain. Je ne suis pas retourné aux États-Unis depuis les Oscars. Je l'ai toujours dit. Ce n'est pas une posture. Je suis un acteur français, j'aime jouer en français, je ne pense pas qu'on puisse être autre chose qu'un acteur français aux États-Unis, je n'ai jamais eu ce fantasme. Je suis content d'y aller de temps en temps, de me faire croire que je suis un acteur américain pendant trois jours, mais exactement comme j'ai un désir de tourner à Rome. Avec Paolo Sorrentino, par exemple, cela me plairait bien. L'Oscar était une parenthèse merveilleuse. Je l'ai ramené, j'en ai rigolé. C'est assez ironique que moi, j'aie un Oscar mais je continue à faire comme je l'ai toujours fait.
