Gérard Corbiau revient au cinéma: "Cela a été long"
Absent des écrans depuis douze ans, le réalisateur belge ("Farinelli", "Le Roi danse") se dit "très heureux" de pouvoir enfin réaliser un nouveau long-métrage. Il revient sur cette absence prolongée, la frilosité des producteurs, ses projets à venir, les développements techniques. Il se montre également critique sur le cinéma belge. Gérard Corbiau est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
- Publié le 09-11-2015 à 17h21

Absent des écrans depuis douze ans, le réalisateur belge ("Farinelli", "Le Roi danse", etc.) se dit "très heureux" de pouvoir enfin réaliser un nouveau long-métrage. Il revient sur cette absence prolongée, la frilosité des producteurs, ses projets à venir, les développements techniques. Il se montre également critique sur le cinéma belge. Gérard Corbiau est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Vous n'avez plus réalisé de film depuis 2002. Pourquoi cette absence ?
Je me suis écarté de la production depuis 10-12 ans. Mon épouse (NdlR : qui est également sa scénariste) et moi avons beaucoup œuvré, écrit de nombreux scénarios mais nous n'avons jamais pu trouver les moyens de les financer. Cela a été long. J'en tire les conclusions qui sont que le cinéma a changé. Refaire un film comme "Farinelli", il ne faut pas y penser, nous ne pourrons plus jamais. Ce sont des films chers. Et le cinéma de ce type, c'est terminé.
Comment l'expliquer ?
Un manque d'ambition ! De la part de tout le monde et notamment des chaînes qui ont pris le pouvoir sur le cinéma. Il faut arriver très vite à ce que le film soit rentable. En caricaturant, cela donne ceci : lors de la sortie, à la première séance, en fonction du nombre d'entrées, on sait ce que le film va donner. Et s'il ne prend pas, il est retiré de l'affiche. C'est assez terrifiant.
Le cinéma consacré à la musique classique, ce n'est plus porteur ?
J'ai arrêté le cinéma en 2005. J'ai abandonné mon agent et mes fonctions diverses, comme la présidence du Festival de Namur. Le cinéma ne correspondait plus du tout à ce que je voulais transmettre. Tous les projets que nous entreprenions avaient pour sujet la culture, la musique, la peinture. On me répondait "Gérard, on a fait de belles choses ensemble mais la culture, ça ne fonctionne plus". Carrément ! Je n'avais pas le désir de rentrer dans le moule qu'on nous imposait. La production aujourd'hui est très formatée.
Cette frilosité ne s'explique-t-elle pas aussi par le fait que "Le Roi danse" ait connu un succès mitigé ?
Cela a joué, il ne faut pas le cacher. Ce film a représenté un budget énorme, l'un des plus gros en Belgique. C'est sûr qu'il y a eu une déception des financiers... Notre problème, à mon épouse et moi, c'est que nous avons continué à rêver sur des budgets qu'on ne peut plus se permettre aujourd'hui, comme les 19-20 millions d'euros du "Roi danse".
(Benoît Magimel dans "Le Roi danse")
Vous avez définitivement tourné le dos aux films ?
L'an passé, j'ai tourné un film pour le bicentenaire de Waterloo. J'ai senti que quelque chose me manquait et que ce serait bien de reprendre. Il se fait qu'à ce moment-là, je travaillais avec Hubert Toint, un producteur avec qui je me suis très bien entendu. Nous projetons aujourd'hui de nous lancer dans des projets assez formidables. Je suis très heureux, je sens que les mentalités évoluent, qu'on peut à nouveau prendre des risques, qu'il y a un besoin d'ambition qu'on avait complètement abandonné.
Vous travaillez donc à nouveau sur des projets de longs-métrages ?
Oui, sur plusieurs ! Tout d'abord sur une adaptation de la pièce de théâtre "Cinq jours en mai", de Stéphane Pelzer. Michel Bouquet a donné son accord pour jouer dedans. Il est très attaché à ce projet qui traite des cantons de l'est de la Belgique et des problèmes d'identité. Ce film met en conflit des personnages très forts. Michel Bouquet, du haut de ses 90 ans, jouera le rôle d'un personnage un peu malade, souvent amnésique, touché par Alzheimer. Mais jamais d'une manière sordide ! Ce n'est pas cela qui m'intéresse...
Ce film sera consacré à la musique ?
Nous l'avons fait évoluer vers la musique puisque Michel Bouquet va y jouer du violoncelle. Le scénario est écrit, la production se met en route, tout comme la coproduction avec les divers pays. On devrait s'y mettre au mois de juin prochain. S'enchaîneront d'autres projets, dont une adaptation du livre extraordinaire de Raphaël Jerusalmy, "Sauver Mozart".
A 74 ans, est-il plus difficile de convaincre des producteurs ou des assureurs de vous suivre dans vos projets ? Alain Resnais devait être "doublé" par un autre réalisateur pour ses derniers films...
(rires) Je n'en suis pas encore là. Par contre, on m'avait un peu oublié puisque mon dernier film remonte à 2002. Mais je conserve un crédit auprès de la production.
Où vous situez-vous dans le cinéma belge ?
Je ne me situe pas. Nous avons permis au cinéma belge d'exister à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Nous avons réalisé en Belgique des scores qu'il est difficile d'atteindre aujourd'hui (NdlR : "Farinelli" a enregistré 385.000 entrées en Belgique et 4,5 millions dans le monde). Mais les films que je fais sont beaucoup plus européens que belges. J'ai un désir de plus grand. Le cinéma belge se ferme trop sur lui-même.

(Stefano Dionisi dans "Farinelli")
Que lui reprochez-vous ?
Il n'est pas assez ambitieux. Ce cinéma joue trop sur le local. Cela a fait son succès mais il y a une limite. Et cette limite, on l'a atteinte.
Quels sont les réalisateurs belges pour lesquels vous avez de l'admiration ?
Jaco Van Dormael ! Ce qu'il a fait dans son dernier film, "Le Tout Nouveau Testament", je trouve cela extraordinaire. Quel poète ! Il a un don. C'est d'une simplicité, d'une force, d'une cruauté...
Van Dormael a fait jouer Benoit Poelvoorde. Le pourriez-vous ?
J'adore Poelvoorde et ce qu'il a fait là, il faut savoir le faire... Il est incroyable ! Mais je ne crois pas que je trouverai des rôles pour lui dans mes films. Cela ne rentre pas dans le cadre. Je ne rêve pas de jouer avec certains acteurs. Cela dépend des personnages, des sujets. Quand tout à coup, un acteur joue un rôle fait pour lui, qu'il le transcende, c'est magnifique.
Quand vous regardez vos films, avez-vous des regrets ?
Oui, pour chacun d'eux. Parce qu'on n'a pas eu assez d'argent, que les temps de tournage étaient trop courts, qu'on n'a pas eu tel élément pour tourner la scène... Mais je commence à avoir un peu de métier afin d'éviter ce genre de risques.
Pour votre film sur Waterloo, vous avez travaillé avec la 4D (relief et vision panoramique). Vraie valeur ajoutée ou effet gadget ?
Pour ce qu'on a entrepris, c'était fondamental. Cela m'intéressait de pouvoir me frotter à ce genre de technique qui est très loin de ce que j'entreprends généralement. L'idée était d'immerger le spectateur au centre d'un immense écran de 26 mètres. C'est assez bluffant. Mais cela s'inscrit dans le contexte particulier du bicentenaire. Je ne réaliserai pas un film en 3D pour le cinéma.
Depuis vos premiers films, quels sont les développements techniques qui ont révolutionné positivement le cinéma ?
Les avancées au niveau du son sont incroyables. On sent que le cinéma a besoin d'une nouvelle crédibilité. Il la cherche dans la 3D au niveau de l'image, qui avait perdu de sa force, de son impact au niveau de l'émotion qu'elle procurait. Le son dans les salles est venu suppléer la magie que l'image avait perdue. Le son parvient à donner sa puissance à l'image.
Entretien : @Jonas Legge

