Première exposition individuelle pour Philippe Aymond, sur son 31 pour Lady S
Avec l'une des rares héroïnes de BD d'espionnage, le Parisien jette un coup d'œil sur sa carrière à la Comic Art Factory.
- Publié le 29-11-2021 à 15h44

S'il a 31 ans de carrière, Philippe Aymond avoue que les dessins et planches que Frédéric Lorge, ancien journaliste, et correcteur notamment à La Libre, présente dans sa galerie, couvrent la période entamée avec la série Apocalypse Mania, en 2000, avec Bollée au scénario, et éditée par Dargaud. "Il vaut mieux commencer à ce moment, sourit ce Parisien, modeste. Mon premier boulot fut encreur pour les Humanoïdes associés, sous la direction artistique de Mézières et Christin."
À la fac d'arts plastiques, en vue de devenir prof en collège-lycée, Aymond ressentait un manque : "Je n'y apprenais pas le dessin académique, utile pour devenir dessinateur de BD. Par contre, dans le métro, à Paris, je dessinais les gens."
Avec Apocalypse Mania, Aymond gère sa première série, et quand en 2004, Dupuis lui propose Lady S, il a vraiment le sentiment d'entrer dans la cour des grands. "Travailler avec Jean Van Hamme ne se refuse pas. Il avait déjà écrit le synopsis des deux premiers albums, et chez Dupuis, ils ont pensé que je ferais l'affaire, et il faut croire qu'ils n'avaient pas tort."
Neuf albums en commun suivront. "J'étais lecteur de Jean avant d'être son futur dessinateur. Et au verso du scénario, il réalisait un découpage en cases qui lui permettait de chaque fois placer l'élément surprise de fin de page. Je ne suivais jamais à la lettre son découpage ce qui ne le dérangeait pas, d'ailleurs, par contre je respectais ce cliffhanger. Ce système permettait à Jean de parfaitement doser le texte et de poser l'intrigue."
Se lancer des défis stupides
Pour le dixième album, Aymond se retrouve seul au scénario. "Jean m'avait annoncé en démarrant la série qu'il n'en ferait pas beaucoup. Il ne voulait plus avoir la contrainte de la série. Et il n'a jamais eu l'orgueil mal placé de dire 'sans moi, ça s'arrête'. Je lui fais d'ailleurs toujours lire mes synopsis. Parfois il ne dit rien, parfois il apporte quelques remarques."
Avant de se lancer seul sur cette série, Aymond avait signé un diptyque, Highland. "C'est sans doute à ce moment-là que Jean s'est dit qu'il pouvait me faire confiance pour la suite des aventures de Shania Rivkas , alias Lady S. Il m'a vraiment poussé à le faire ; et je me suis lancé ce défi stupide de me dire que 'puisque je n'en suis pas capable, je vais le faire', défi que je me lançais déjà au niveau des dessins sur Apocalypse Mania."
À l'origine, victime d'un chantage, Lady S est un personnage manipulé. "Le lecteur se prend d'affection pour elle mais je pense que Jean s'est senti un peu coincé par cette situation. Or quand j'ai repris seul l'écriture, le chantage était fini et je pouvais faire évoluer le personnage puisque Shania reprenait son destin en mains. C'est là qu'il s'est agi de rester cohérent par rapport au début de la série, donc je l'ai placée en situation d'électron libre dans un contexte d'une ONG - on sait que certaines sont noyautées par des services secrets divers - qui doit quand même collaborer avec la CIA. Longtemps, les services secrets se sont servis d'elle ; désormais, c'est eux qui servent ses nobles intérêts. Quand on se lance dans une série au long cours, on n'en connaît pas la fin tant le monde change." En parallèle à Lady S, Aymond a ressuscité Bruno Brazil, de nouveau avec Bollée au scénario. "À partir du tome 3, on est sur une histoire complète par album, comme c'est le cas pour Lady S."
Travail très diversifié
Au-delà des univers propres à chaque série, l'exposition des dessins d'Aymond montre la diversité des techniques qu'il utilise. "Le travail de dessinateur est très répétitif et j'ai horreur de l'ennui. J'aime changer de manière de travailler, passer de la couleur directe à un dessin au noir. Des dessins ici montrent l'époque où je faisais un crayonné normal que j'imprimais en bleu pour faire un encrage par-dessus. Il arrive aussi que je fasse le crayonné directement sur ordinateur. Tout dépend de mon humeur, d'une planche à l'autre. Au final, le lecteur ne reconnaîtra pas le processus de fabrication. Sur cette planche de Bruno Brazil, on a ici un encrage brut, nettoyé ensuite au scan sur l'ordinateur que j'utilise encore pour ajouter des effets de trame. Je varie les outils pour ne pas toujours être le nez sur la planche. Travailler la mise en couleur est également un plaisir pour moi."
Au niveau de la documentation, le dessinateur emploie d'anciennes photos personnelles, comme pour une illu de Bruno Brazil à New York, ou bien utilise de la documentation tirée d'Internet, par exemple pour illustrer les prisons indonésiennes dans le dernier Lady S. "Il me fallait un pays qui applique encore la peine de mort. Je me suis rendu compte qu'il n'y en avait plus tant que ça. Cela s'est donc joué entre la Biélorussie et l'Indonésie. Or le tome 14 se passait en Estonie ; j'ai donc opté pour l'Indonésie, histoire de changer d'environnement."
Comme certains dessinateurs ajoutent une difficulté - une infirmité à l'un des personnages par exemple - avec le risque de l'oublier par la suite, Aymond a d'emblée placé un grain de beauté sous l'œil de son héroïne. "En fait, dans les deux premiers albums, il y avait des flash-back et il fallait que Shania soit reconnaissable aisément, qu'elle soit bébé, enfant, adolescente ou adulte. Avant parution, je vérifie toujours toutes les cases pour être sûr de ne pas avoir oublié ce grain de beauté."
Philippe Aymond Exposition-vente BD Où Galerie Comic Art Factory Chaussée de Wavre 237 1050 Bruxelles https://www.comicartfactory.com Quand Du 19 novembre au 18 décembre 2021, du jeudi au samedi, de 13h à 19h.

"Lady S, Tome 15, Dans la gueule du Tigre", Aymond, Dupuis, 2021, 46 p., env. 14,90 €.