Yves Zurstrassen : Ivresse de la méthode
Première présentation de l'œuvre de Zurstrassen à Bruxelles depuis son exposition solo Free à Bozar en 2019.
- Publié le 08-10-2021 à 10h18
- Mis à jour le 08-10-2021 à 10h19

Comme autant de partitions mélodiques et méthodiques, les œuvres d'Yves Zurstrassen (Liège, 1956) entretiennent avec le jazz une connivence si évidente que cette vérité, sans cesse répétée, en devient lassante. Pourtant, c'est une réalité ! Ce jour-là, la musique s'invite immédiatement. Dans son atelier, une étiquette attire instantanément notre attention. "Léandre". Et voilà que s'enclenche, à peine terminées les présentations, une discussion sur Joëlle Léandre, contrebassiste et vocaliste française, légende du free-jazz. Une artiste qui accompagne et inspire, entre autres, le travail de l'artiste. Loup solitaire reclus dans sa tanière, Yves Zurstrassen a besoin de s'isoler pour créer. Une solitude qui lui est indispensable pour se déconnecter de notre société, faire corps avec la matière et accéder à l'ivresse de la méditation.
Depuis la fin des années 70, Yves Zurstrassen explore la peinture et ses infinies possibilités, tirant largement parti des leçons de ses aînés. Autant d'enseignements qu'il s'approprie librement pour renouveler la pratique de l'abstraction. "J'ai l'impression d'avoir devant moi un champ infini de possibilités picturales", nous confie-t-il. La série qu'il présente chez Baronian-Xippas convoque quatre couleurs : bleu, rouge, jaune et noir. Absolu coup de cœur pour ses bleus puissants, ses jaunes éclatants. Des pigments qui l'emportent assurément sur le noir.
Bien souvent, les œuvres disent bien plus sur la personnalité d'un artiste que l'artiste lui-même. La peinture ne peut mentir… D'emblée, nous observons sur la toile deux traits de caractère : une amplitude solaire et un modus operandi méthodique. Il suffit de passer quelques instants dans son atelier - véritable privilège qui nous a été réservé - pour mesurer à quel point l'artiste est méticuleux. Les plus médisants diront carrément maniaque. Tout y est rangé, classé, archivé… Vétilleux à souhait, Yves Zurstrassen se soucie de chaque détail, à commencer par la qualité des matériaux. S'inscrivant dans la grande tradition des peintres flamands, notre artiste choisit avec une infinie précaution ses matières premières. Soit des toiles de lin et des pigments provenant des maisons les plus réputées.

Terrain de jeux
L'artiste a longtemps expérimenté avant de trouver ce langage lui permettant de jouer librement. Multicouche, cette série est produite par soustraction. L'artiste peint la toile. Il place ensuite ses pochoirs percés de petits points, lesquels s'organisent en trame. La composition est terriblement pensée, minutieusement construite pour générer un rythme. Tout est réglé comme du papier à musique. Un territoire dynamique. Nouvelle couche de couleur avant de tout retirer. Les pochoirs de papier se décollent délicatement tels des lambeaux dévoilant une nouvelle peau. Le tableau irradie. Il faut alors prendre du recul pour voir apparaître, en filigrane, des motifs floraux. Ces derniers sont régulièrement empruntés à des œuvres antérieures. Un détail de quelques centimètres peut être agrandi et réinterprété en 2 mètres sur 2. Les œuvres de cette dernière série jettent ainsi de nombreux ponts entre ses productions anciennes et actuelles, entre le passé et le présent. Ce présent qui s'ancre dans six siècles de peinture. Sur ses œuvres plane l'héritage de Van Eyck et de sa belle matière, de Kurt Schwitters et de ses collages dadaïstes… Braque et Picasso ne sont jamais loin. Aussi, à l'instar des néo-impressionnistes puis des artistes étiquetés Op Art, Yves Zurstrassen tire habillement parti de la juxtaposition vertueuse de deux couleurs venant renforcer l'énergie de l'une et de l'autre. Ses points donnent assurément une grande intensité à la couleur. Enfin, soulignons encore que sa démarche plastique n'est jamais privée de modernité. Le peintre convoque quotidiennement les techniques numériques à la pointe du progrès. Manipulant ses jouets pour les grands, le plasticien s'amuse. Il expérimente avec la même curiosité qu'un jeune artiste. Un artiste de 45 ans… de carrière !
Yves Zurstrassen. 4 Colors Peintures Où Baronian-Xippas, rue Isidore Verheyden 2 et rue de la Concorde 33, 1050 Ixelles www.baronianxippas.com Quand Jusqu'au 13 novembre, du mardi au samedi de 11h à 18h.
