L'esthétique caustique d'un rébus qui s'affole
Regard critique sur notre société techno-industrielle à travers ces cadavres exquis à l'humour grinçant.
- Publié le 06-09-2021 à 15h26
- Mis à jour le 06-09-2021 à 15h27

Il y a des aventures que l'on aimerait ne jamais voir se finir… Pourtant, selon toute vraisemblance, l'histoire des "Mécaniques discursives", orphelines de l'un des deux fondateurs, semble entamer avec cette exposition itinérante son dernier chapitre. Mais ne refermons pas le livre ! Ouvrons-le aussi largement que possible. Cette exposition et la publication qui l'accompagne retracent les développements de ce magnifique projet. C'est à LaVallée, ancienne blanchisserie réaffectée en de nombreux ateliers et espaces de travail et d'exposition, que s'installe une dizaine de créations développées par Fred Penelle et Yannick Jacquet depuis 2011. L'objectif étant de célébrer ces dix années d'aventure humaine et artistique, foudroyée en plein vol avec le décès de Fred Penelle en mars 2020.
Retour en 2008. Yannick Jacquet, graphiste résolument tourné vers les arts numériques, découvre l'univers de Fred Penelle, graveur sur bois attaché aux matériaux et aux savoir-faire ancestraux. Décelant réciproquement un extraordinaire potentiel, les deux artistes décident de faire cohabiter leurs pratiques respectives. Soit la plus ancienne méthode de reproduction et les techniques les plus contemporaines de création numérique. Aux antipodes l'une de l'autre, leurs démarches présentent bel et bien un élément en commun, une réelle proximité dans le processus de construction : tous deux utilisent une banque d'images existantes qu'ils composent et recomposent à l'envi, en improvisant sur le moment. D'emblée, la confrontation sur un mur des deux pratiques ouvre de larges perspectives et la promesse de projets passionnants. Les deux esthétiques se répondent dans une composition jouant la carte des contrastes : la chaleur de la gravure venant déglacer la froideur numérique, les éléments vidéos venant donner vie aux gravures traditionnellement caractérisées par l'inertie. Un mariage heureux !
Les premières "Mécaniques discursives" placent l'improvisation au cœur du mode opératoire. Chaque installation se constitue à la manière d'un cadavre exquis. Les éléments dialoguent ou se télescopent joyeusement dans une machinerie dynamique qui multiplie les réactions en chaîne. Petit à petit, le projet grandit et se complexifie. Tous deux partagent l'envie d'explorer de nouvelles approches en y intégrant le son, des objets, en investissant le sol puis l'extérieur… Le grand saut se produira en 2018 avec une composition monumentale sur un mur extérieur de LaVallée.

Poésie trash et férocement cynique
L'univers de Fred Penelle est peuplé de chimères étranges et de monstres hybrides, d'âmes errantes et de créatures mutantes. Dans ce projet, il multiplia les motifs qui questionnent les rapports entre l'homme, l'animal et la machine. Il trouva notamment dans les vieux dictionnaires médicaux, qu'il collectionnait, de fabuleuses sources d'inspiration. L'artiste emprunta des thématiques très variées : l'enfance, les planches anatomiques, les mannequins, les références à l'histoire de l'art, les soldats ou les dictateurs, les héros de bande dessinée… Avec le plus souvent, un certain goût pour le bizarre. Un univers féroce et grinçant au charme burlesque. Ici, l'humour et l'absurde se marient pour le meilleur, plus encore pour le pire… et le grand méchant loup n'est peut-être pas celui qu'on croit.
Cette poésie trash s'articule dans de complexes enchaînements par l'entremise des motifs et interventions numériques de Yannick Jacquet. Des données infographiques aux propriétés conciliatoires. Plus que des fils conducteurs, les éléments numériques apportent à l'ensemble toute la modernité qui ancre le dispositif dans notre réalité. Dans chaque projet, Yannick Jacquet s'amuse à détourner les codes graphiques inspirés du Data design (pratique qui consiste à rendre intelligible des données en les traduisant de manière visuelle) en insérant quantité de nombres et de fausses statistiques. Autant d'éléments qui rehaussent leur univers absurde et surréaliste d'un simulacre de ri-gueur scientifique. Le traquenard est parfait. En introduisant toutes ces pseudo-données, Yannick Jacquet pointe notre absurdité quant à prendre pour argent comptant une information validée par des statistiques et dénonce une société inondée d'informations rendues inintelligibles.
Déjantées, hybrides et intemporelles. Fantasmatiques, ludiques et poétiques. Les qualificatifs ne manquent pas pour tenter de définir ces fresques vivantes et atypiques présentées, dans des configurations toujours uniques et totalement originales, aux quatre coins du monde. De Shenzen à Milan, en passant par Jérusalem, Prague ou Montréal. En solo, Yannick Jacquet - qui poursuit ses activités en tant que vidéaste et plasticien - continue à porter ce projet. L'exposition qu'il a imaginée et montée est exportable. L'artiste espère pouvoir présenter quelques "Mécaniques discursives" dans d'autres lieux. Des espaces à géométrie variable. Et pour cause : la souplesse compose véritablement l'ADN du projet. L'exposition peut s'adapter dans sa configuration et sa sélection. En attendant, on se délecte à deux pas du canal… Dans les espaces se succèdent une dizaine de créations offrant une sélection panoramique des variations principales. Depuis notre découverte du projet il y a quelques années, notre fascination reste intacte. Invariablement, nous restons bouche bée devant ces cascades de surprises qui désarçonnent, ces rébus qui s'affolent. Définitivement hypnotique et addictif. À ne manquer sous aucun prétexte !
{{3}}En bref
Livre animé : Pour pérenniser ce chemin de création, un livre édité par la Maison CFC présente les nombreux développements du projet. Richement illustré, l'ouvrage offre également la possibilité de découvrir du contenu inédit en réalité augmentée. Prenez votre smartphone, téléchargez une application via le code QR que vous aurez scanné… Et puis observez quelques éléments du livre s'animer ! "Mécaniques Discursives", Fred Penelle&Yannick Jacquet, Maison CFC, 144 p., 16,5 x 22,4 cm, bilingue français-anglais, septembre 2021, 28 €.
Bio express : Diplômé de l'École nationale supérieure des Arts visuels de la Cambre, Frédéric Penelle (Bruxelles, 1973-2020) est plasticien et graveur sur bois. Entre 2012 et 2019, il enseigne la lithographie à l'école des Arts d'Ixelles et la gravure à l'Ensav La Cambre. En parallèle, il développe une nouvelle approche de la gravure sur bois. Ses installations colonisent les murs et l'espace. Elles s'habillent de fil de coton, de carton, de structures métalliques en fer soudé. Par un jeu constant d'aller-retour entre le découpage, la gravure et le collage, il construit un univers en trois dimensions inspiré des images qu'il récupère instinctivement et détourne à l'envi.
Vidéaste, scénographe et plasticien franco-suisse, Yannick Jacquet (Genève, 1980) vit et travaille à Bruxelles. Autodidacte, il se forme à la scénographie et à la création vidéo au Zoo de l'Usine à Genève. Il est l'un des co-fondateurs du label visuel international Antivj qui participe activement à l'essor des arts numériques au début des années 2000. Actuellement, il mène un projet plastique exploratoire où les technologies numériques sont mises au service d'intelligences non artificielles. Si le stratagème varie, du spectaculaire à l'intime, l'entreprise s'enracine dans une volonté de prendre soin des sens, des gens, de cultiver la patience du regard comme la nature le fait avec nos propres sens et notre imagination.
Mécaniques discursives. Ne suivez pas le guide ! Gravure et vidéos Où LaVallée, rue Adolphe Lavallée 39, 1080 Molenbeek-Saint-Jean www.mecaniques-discursives.com www.lavallee.brussels Quand Du 3 au 26 septembre, du mercredi au vendredi de 14h à 19h.
