Les flâneurs de Congoville occupent le Middelheim
Tout l'été, le beau Parc à sculptures du Middelheim est à l'heure africaine. Quinze artistes internationaux interrogent ce passé colonial si présent partout mais qu'on occulte.

- Publié le 28-05-2021 à 13h27
- Mis à jour le 14-01-2022 à 15h33

Tout cet été le beau parc à sculptures du Middelheim près d'Anvers devient Congoville. Un nom qui répond à ceux que les Belges avaient choisi du temps de la colonie pour nommer les villes du Congo : Léopoldville, Stanleyville, Jadotville.
L'excellente curatrice belgo-congolaise-américaine Sandrine Colard, qui dirigea aussi la dernière Biennale de Lubumbashi, a invité 15 artistes africains ou d'origine africaine à occuper le parc pour y faire réfléchir aux traces de notre passé colonial.
Dans ce cadre, le Middelheim est un cas d'école. On y trouve en effet encore aujourd'hui juste à côté des sculptures, l'ancienne Ecole supérieure coloniale chargée jusqu'en 1960 de former "l'élite administrative" qui serait envoyée au Congo belge. L'école constituait un des lieux aujourd'hui oublié et désormais occupé par l'université d'Anvers, où se forgeait l'esprit impérial belge. Dans cette école, on trouve encore un auditoire en bois congolais avec, gravé, l'étoile de la colonie.
Lorsque le parc du Middelheim s'ouvre aux promeneurs anversois en 1910, c'était deux ans à peine après que l'Etat reprenne le Congo de Léopold II et que la Belgique soit devenue une "nation impérialiste".
Pour ce beau parcours dans la nature et l'histoire, l'artiste ghanéen Ibrahim Mahama a recouvert de sacs de jute usés, toute la façade de l'école pour interroger le "camouflage" du passé. Il avait déjà fait cela à la dernière Biennale de Venise couvrant tout le couloir de l'Arsenal de ces jutes, et à la Documenta de Kassel.
Dans l'ancienne école coloniale, Pélagie Gbaguidi qu'on peut voir actuellement au Kunsten et à la Centrale, artiste originaire du Sénégal et sortie de Saint-Luc à Liège, montre une installation formellement superbe, évoquant le racisme à l'oeuvre dès la maternelle avec le rappel des idéologies d'alors.
Pour passer du parc à sculptures à l'ancienne école, on traverse une longue rangée de drapeaux imaginée par Ibrahim Mahama, mais alors que ceux d'Europe vantent la puissance de ces pays, ceux, usés, troués, sont les sacs qui emballaient les matières premières qui furent emportées de l'Afrique vers l'Europe.

La paix des braves
Pas question pour autant à Congoville de susciter une querelle post-coloniale: Pascale Marthine Tayou, le Camerounais de Gand, a placé dans le chemin de l'entrée des pavés de couleurs qu'il nomme Le chemin du bonheur et il termine le parcours de visite par une autre oeuvre, La Paix des braves : un tas de pavés comme ceux qu'on lance dans les manifestations, mais surmonté d'un drapeau blanc. Des pavés sagement rangés et à nouveau colorés.

Sandrine Collard, la direction du Middelheim et la ville d'Anvers estiment qu'une ville aussi cosmopolite doit retrouver et conserver des traces de son histoire. C'est aussi ce que fait la très belle exposition d'art africain actuellement au MAS à Anvers.
Leur plus grand souci restant la méconnaissance de ce s'est passé mais qui continue à agir inconsciemment.
Au début du parcours l'artiste congolais Maurice Mbikayi (qui vit au Cap) a placé un flâneur, au sens de Baudelaire ou Degas, un homme bien habillé qui s'apprête à arpenter les allées du parc. Il est devenu le symbole de Congoville. Mais si on l'observe de plus près on voit que ses vêtements sont faits de matériaux informatiques recyclés trouvés dans une Afrique "dépotoir du monde", sa tête est un globe, et s'il a fière allure, c'est qu'il est un dandy, un sapeur comme on dit à Kinshasa, un homme qui choisit l'élégance comme résistance.

Dans les sous-bois, on découvre l'impressionnante Maison du chef, du Kin Act Collective, une cabane traditionnelle mais entièrement faite de matériaux recyclés (caoutchouc, électronique, chaussures, miroirs, etc.). Dans la cabane, le chef est assis près d'un léopard. Contre les façades, sont dressés deux "costumes" faits de canettes de bière et d'objets usagés. Des performeurs les enfilent pour circuler dans les rues de Kinshasa. Ils avaient voulu faire de même à Anvers mais le Covid en a décidé autrement. Le photographe belge Colin Delfosse avait récemment montré des photographies de ces performeurs sur la façade de Bozar.
La ville de Kingelez
Le parc du Middelheim a un nouveau pavillon très contemporain. Pour Congoville, on y a placé les magnifiques architectures utopistes et colorées, en carton, du Congolais de Kinshasa Bodys Isek Kingelez mort en 2015. Kingelez réalisait des maquettes de bâtiments imaginaires et les assemblait dans des villes folles. Avec un cutter, il coupait du carton, il assemblait des bouts de papier, collait des étiquettes, piquait des aiguilles, travaillait le balsa, le cuivre. Ses énormes maquettes de villes créent un univers onirique qui à la fois vante la modernité avec ses buildings et ses publicités mais aussi la moque en ironisant sur Bouygues, sur le pouvoir des banques ou les dieux du stade.

Dans les fourrés, Jean Katambayi a construit Ma Maison, le squelette d'une cabane de mineurs réduite à des fils de cuivre (celui qu'on extrait du sous-sol katangais) avec au milieu une ampoule géante, allumée en permanence, une Afrolampe pour une électricité dont l'Afrique manque si souvent.
L'intervention de Sven Augustijnen se veut discrète. On se souvient qu'il avait réalisé un film-reportage magnifique sur le meurtre de Lumumba, sous un arbre. Il imagine avoir retrouvé cert arbre au Middelheim mais tout le monde a oublié ce qui s'y était passé et un ouvrier a déposé négligemment sur le tronc son vélo lourd de sacs de charbon.
Le pavillon Braem accueille des oeuvres plus directement politiques comme celles d'Hank Willis Thomas qui a immortalisé comme en argent, le geste du Congolais qui vola le 30 juin 1960, jour de l'indépendance le sabre du Roi Baudouin. Il a aussi réalisé un assemblage de chocolats sous forme de tissage Kuba mais dont tous les points sont des petites mains coupées.
Mathilde la Kinoise
Elisabetta Benassi a construit un arrêt de tram imaginaire à placer sur la ligne Bruxelles-Musée de Tervuren, fait d'os e de grands animaux africains.
Sammy Baloji a placé un abri de cuivre couvert de scarifications et planté un jardin d'hiver où toutes les plantes exotiques poussent dans des douilles d'obus en cuivre du Congo.
L'excellente artiste canadienne résidant à Paris, Kapwani Kiwanga, Prix Marcel Duchamp cette année, a reconstitué l'arc de triomphe placé pour la visite royale au Rwanda en 1962 lors de l'indépendance. Mais cet arc est ici recouvert de feuilles d'eucalyptus qui vont faner, symbole de ce qui est arrivé à l'espoir de l'indépendance comme au souvenir même de ce moment glorieux.
Dans la Gloriette, à côté du bâtiment central du parc, Maurice Mbikayi a placé deux femmes qu'il appelle Princesse Mathilde la Kinoise et Mademoiselle Amputée. Elles sont habillées comme pour une soirée chic du temps de Léopold II mais leur corps est en coton, la fille n'a pas de mains, et leurs habits sont à nouveau en matériaux recyclés. La princesse Mathilde est ici devenu kinoise pour rappeler, dit l'artiste, que la richesse belge, y compris royale, est venue largement du Congo.
Un parcours idéal en plein air pour l'été, ludique et interpellant. Pour (re)voir aussi les nombreuses autres sculptures du parc.
Congoville, parc du Middelheim, jusqu'au 2 octobre. Avec un plan et un guide du visiteur.