Une humanité en exil, déracinée: une très belle expo à découvrir au musée juif
Au musée juif, une très belle exposition, pleine d'humanité, du photographe Assaf Shoshan.

- Publié le 21-12-2020 à 08h39
- Mis à jour le 04-01-2021 à 15h13

Comment rendre par la photographie des sentiments aussi profonds que le déracinement, la fragilité ou la rupture ? Le photographe et vidéaste israélien Assaf Shoshan, vivant à Paris, passé par la villa Médicis à Rome, réussit cette gageure avec un travail tout en subtilité et émotion humaine.
Son exposition au musée juif de Belgique à Bruxelles, émeut en nous confrontant à tous ces anonymes du monde qu'on croise sans jamais les voir, à leur quête d'identité, à leur sentiment de l'exil et de l'appartenance.
Bien sûr le drame du conflit israélo-palestinien, imprègne son travail quand il revient sur sa terre natale. Une photographie emblématique montre deux jeunes filles dans le flou de la nuit, sur la plage entre Jaffa, la ville arabe, et Tel Aviv, la juive cosmopolite. Elles sont belles, fières et mélancoliques à la fois. Le jour c'est une plage chic, la nuit ce lieu retrouve sa mixité, sa beauté et sa tristesse.
Dans un triptyque vidéo, il synthétise le défi d'Israël qui est celui de toutes nos sociétés « riches »: sur l'une d'entre elles, on voit un réfugié soudanais courir sans fin, sur place, allégorie du trajet de ceux qui fuient la misère et n'arrivent nulle part. Sur une autre, des gens attendent à un feu rouge à Tel Aviv mais quand il devient vert, certains ne passent jamais le route, ce sont les juifs noirs éthiopiens mal acceptés par la société israélienne. Et au centre, une tente au milieu du désert accueille de plus en plus de monde mais aucun n'en ressort. La vie nomade disparait.

Kurt Levy
Assaf Shoshan étend sa sensibilité à bien d'autres souffrances cachées au fond des hommes: trois juifs orthodoxes discutent dans la nuit, tous trois ont été abusés dans leur enfance par un rabbin; un homme au bord des larmes tourne le dos à l'entreprise dont il doit se séparer; un autre jette à la mer les feuillets de son dernier livre que son éditeur refuse d'imprimer et il se sait atteint d'un cancer incurable.
En France, il a photographié en 2010 des demandeurs d'asiles maliens et sénégalais dans une série de portraits frontaux, avec de légères variations. Comme le disait Levinas, voir leurs visages empêche de pouvoir encore les chasser. Dix ans plus tard, il tente de les retrouver mais ils ont dû choisir la clandestinité, de disparaître sous d'autres noms. Il ne peut plus photographier que leurs mains cachant leurs visages, des sans-visage qui ont connu dix ans de solitude.
Ses paysages montent la même mélancolie : une petite lueur dans la nuit est la trace de son village, quelques pierres sont ce qui reste d'un village arabe rasé en 1948, un fort est abandonné dans un paysage sublime. Même le territoire ne semble plus appartenir à personne.
Assaf Shoshan interroge un monde où les frontières apparaissent et disparaissent sans fin. Ses portraits et ses paysages révèlent une atmosphère énigmatique, nimbée de mystère et d'irréel, ils sont baignés de poésie, sont contemplatifs et à la fois fortement politiques.
On peut voir aussi au musée juif, une évocation du peintre Kurt Levy (1898-1963), né à Essen, professeur à la Folkwang Schule avant de devoir fuir les nazis et d'arriver en Belgique. Interné par les autorités belges, puis réussissant à sa cacher longtemps des rafles nazies, il échappe à la mort et se remet à peindre mais autrement.
Sa manière d'avant-guerre figurative et expressionniste lui semble devenue impossible après la Shoah. Il opte pour l'abstraction pure, pour éliminer, dit-il, le superflu, le chaotique, l'éphémère. Et sa peinture moderniste nous touche toujours par sa quête de sérénité.

>>> Assaf Shoshan jusqu'au 21 février et Kurt Levy jusqu'au 7 février, au musée juif de Belgique, rue des minimes 21 à Bruxelles. Réservation obligatoire.