La culture au temps du coronavirus : "Madonna del Parto"
Des artistes, nos journalistes… partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au cœur.

- Publié le 17-03-2020 à 11h45
- Mis à jour le 20-03-2020 à 08h24

Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.
Voici la contribution de Guy Duplat, collaborateur culturel à "La Libre Belgique", ex-chef de service Culture de "La Libre" et ex-rédacteur en chef du "Soir".
Tout en haut d'une colline de Toscane, dans le petit village endormi de Monterchi, se trouve un musée avec une seule œuvre : la Madonna del Parto de Piero della Francesca. Chaque fois que je vais en Toscane, je m'y rends, traversant les champs de blé roussis par le soleil et les rideaux de cyprès. Et je suis toujours saisi de la même manière.
Deux anges ouvrent de lourds rideaux et nous montrent la Vierge, enceinte, en fin de grossesse. Elle a les joues rougies, les traits fatigués et semble totalement repliée dans son monde intérieur, indifférente à nous. Sa main droite est posée sur son ventre et, à travers l'échancrure faite dans sa robe déboutonnée, elle protège déjà l'enfant à naître.
À l'ouverture des rideaux correspondent celle de la robe et bientôt la déchirure de tout un corps à la naissance d'un enfant.
Les anges se répondent curieusement, l'un est en vert avec une aile et des chaussons rouges, et pour l'autre c'est l'inverse.
Mais mes yeux ne peuvent quitter la mélancolie sereine de cette femme enceinte, son regard indifférent aux brouhahas vains des hommes.
J'ai toujours envié les femmes enceintes. J'aurais voulu pouvoir être "gros" à mon tour de cette vie qui bouleverserait tout mon corps. Et cette expérience m'aurait laissé à mon tour hagard, heureux, sans plus de nécessité de remplir mon temps, tout occupé à méditer sur le lent écoulement de la vie, tout en m'obligeant à un qui-vive permanent (qui-vive le bien nommé). La moindre vague dans les flots de mon ventre, le moindre coup de pied de celui que je n'aurais pas vu encore, créant un émoi immédiat.
Faute d'être enceint, j'ai aimé toutes les femmes enceintes, les abordant dans les parcs, leur souriant d'un air complice. Elles marchent plus lentement, ont de la peine à dormir encore sur le ventre, ne trouvant l'apaisement qu'en se baignant.
La création artistique, le pouvoir politique, les conquêtes donjuanesques ne sont que piètres ersatz de ce miracle de l'origine de la vie.
La Madonna del Parto n'est pas mélancolique parce qu'elle saurait déjà que son fils à venir mourra crucifié. Non, elle l'est car elle veut profiter de chaque instant où l'osmose est complète, où le temps s'est arrêté, où un est devenu deux, quand les frontières de son corps sont abolies. Dès que l'enfant naîtra, la coupure commencera et le miracle s'évaporera.