L'humain parmi les stigmates

Beyrouth est aujourd'hui une des villes les plus intéressantes. Un festival pluridisciplinaire autour de la ville et de ses artistes est organisé par les Halles de Schaerbeek en mars avec, en guise de lancement, une exposition du grand photographe Fouad Elkoury à l'Iselp à Bruxelles.

Guy Duplat
L'humain parmi les stigmates
©D.R.

Beyrouth est aujourd'hui une des villes les plus intéressantes. Un festival pluridisciplinaire autour de la ville et de ses artistes est organisé par les Halles de Schaerbeek en mars avec, en guise de lancement, une exposition du grand photographe Fouad Elkoury à l'Iselp à Bruxelles.

Le centre-villede Beyrouth, en 2011, fait volontiers la fête comme pour oublier ses peurs. La ville craint une nouvelle attaque d'Israël ou la montée des islamistes. Elle a connu quinze ans de guerre civile, de 1975 à 1990, qui a tué 200 000 personnes et marqué la chair des survivants comme le montre le film "Incendies". Le centre-ville, qui fut pendant 15 ans, la ligne de démarcation, a été totalement reconstruit, comme dans un Disneyland. Mais dans la périphérie, les traces sont partout : immeubles troués, survivance des camps de Sabra et Chatila où eurent lieu en 1982 le massacre de Palestiniens par des milices chrétiennes. Beyrouth, moderne, cosmopolite, ouverte, est aussi divisée, prise dans les archaïsmes des religions et des clans, et la forclusion de son passé dramatique.

Les photographies de Fouad Elkoury n'ont pas d'autres intentions que de capter des moments : en 1982, lors de l'intervention israélienne quand il fut envoyé à Beyrouth par l'agence Sygma où il travaillait alors; en 1991, peu après la fin de la guerre; et jusqu'en 2009. "Je sais qu'il est important de garder des traces du passé, d'avoir la mémoire des choses, nous explique Fouad Elkoury, mais mes photos ne se situent pas dans l'Histoire. Et le Liban, comme pays, ne me touche pas plus que le Luxembourg. Le pays m'est proche car j'y ai vécu une partie de ma jeunesse et que j'y suis souvent revenu. Mais ce sont les hommes qui y vivent qui me touchent."

Fouad Elkoury est né en France, en 1952 d'un père libanais et d'une mère palestinienne. Il se dit aujourd'hui un peu "fatigué" d'avoir sillonné le monde. Et il se concentre sur un travail autour des bases militaires abandonnées en Europe de l'Est. Il a vécu en France, l'essentiel de sa vie, sauf quatre années de sa jeunesse au Liban. Même s'il s'en défend, ses photos sont une partie de l'histoire récente du Liban, de ce passé que le pays refuse de voir en face (les cours d'histoire au Liban, n'évoquent pas la guerre civile !). Il était sur le bateau avec Arafat quand celui-ci a dû fuir Beyrouth pour Tunis.

A l'Iselp, il expose une cinquantaine de photographies noir et blanc. On peut par exemple voir (notre illustration) cette photographie du camp de Chatila quelques heures après le massacre des Palestiniens. On voit un terrain vague avec à l'arrière les immeubles où étaient postés les soldats israéliens et d'où ils suivaient la progression des milices. On ne voit pas la fosse commune où sont enterrés les cadavres mais bien l'âne et l'enfant qui se dirigent vers elle. Tout l'art de Fouad Elkoury est là. Il est proche de l'événement mais il ne prend jamais le combat, les morts, les chars, le spectaculaire qu'on voit dans les médias. Il sillonne plutôt la ville, aux aguets pour voir les stigmates : le drapeau libanais peint sur un mur et troué de balles; un trou dans un bunker et, derrière, la mer infinie; une faille dans la jetée de mer qui symbolise la coupure entre Beyrouth Est et Ouest; les fenêtres détruites d'un immeuble de snipers sur la ligne de démarcation. Et surtout, il cherche l'humain, comment l'homme survit malgré tout, dans ces champs de ruines.

En 1991, il fit partie d'une mission photographique avec cinq autres photographes (Robert Frank, Koudelka, Basilico, Depardon, René Burri), une commande de la fondation Oger Liban de Rafic Hariri. L'ex-Premier ministre assassiné voulait montrer l'état du centre-ville avant que lui-même ne rase tout et ne reconstruise dans une vaste opération immobilière : "Il voulait utiliser nos photos pour justifier le changement de Beyrouth", explique Fouad Elkoury. "On nous demandait de ne photographier que les ruines, quelques mois après le cessez-le-feu. Nous avions peur, il y avait encore des mines et peut-être des snipers. Je n'ai pas suivi les ordres mais j'ai cherché, dans ces ruines, la vie qui continuait car qu'est-ce qu'on pourrait photographier d'autre quand il n'y a plus rien? " : un homme qui porte une radio et marche en souriant entre deux immeubles en ruine; un garçon qui chante sur un trottoir avec, à l'arrière, au milieu de cet enfer, l'enseigne du café "Jovial"; un enfant qui s'échappe par une porte arrachée, après avoir surgi brusquement d'un trou; un café qui s'est appelé "Sniper's bar". Une femme est endormie devant une fenêtre manquante et on sent la menace venue de l'extérieur et, à la fois, la douce chaleur de ce corps assoupi. "Je suis monté un jour dans un immeuble de snipers, désormais vide. Du moins je le croyais car au moment où je photographiais d'une fenêtre éventrée, on entendit un couple faisant l'amour dans une pièce à côté." "La vie est plus forte que la guerre."

Fouad Elkoury est revenu aujourd'hui à Beyrouth pour photographier, cette fois en couleurs, la ville reconstruite. Une photo de 1991 montrait la place de l'Etoile en ruines avec un auvent criblé de balles. La place a été reconstruite comme un décor de théâtre. Une autre photo montre l'ex-Opéra de Beyrouth en ruines. Il est devenu le Virgin Megastore. Sans plus de traces du passé.

"Ceci n'est plus Beyrouth", photographies de Fouad Elkoury, à l'Iselp, jusqu'au 26 mars, du lundi au samedi, de 11 à 17h30, 31B bd de Waterloo.

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