Jasper Johns en majesté à Bilbao
Idéale structure toute en titane, le Guggenheim de Bilbao accueille une œuvre resplendissante.
- Publié le 10-06-2026 à 10h37

Il faisait quelque peu office de légende. Et pourtant, l'artiste américain Jasper Johns, rendu célèbre par sa peinture glorifiant la bannière étoilée, est toujours bien vivant. Né, en 1930 à Augusta, en Géorgie, et donc âgé de 96 ans, peintre, dessinateur et graveur, ce proche de Rauschenberg, néo-dadaïste inspiré, peut être tenu pour un précurseur du Pop Art et ses drapeaux, divers et colorés à souhait, lui valurent rapidement une reconnaissance planétaire.
L'exposition, une rétrospective achalandée de pièces historiques, fait merveille de salle en salle, la constante de l'artiste à innover dans des suites de variations éclectiques faisant banco, nonobstant les nombreuses années qui nous séparent de la date de leurs créations.
Si l'ensemble démarre par un survol de ses peintures de drapeaux, cibles, chiffres et lettres et objets du quotidien, sortes d'illustrations des concepts défendus par le grand critique américain Clément Greenberg, cet apôtre de la nature bi-dimensionnelle de la peinture, on constate aussi que les œuvres de Johns sont une critique à peine voilée des aspirations métaphysiques de l'Expressionnisme abstrait alors tout puissant.
Peindre avec détermination
Relayant un air du temps, Jasper Johns anticipa, par ailleurs, l'art conceptuel. Des œuvres comme Toile (1956) ou Tiroir (1957) suggèrent les trois dimensions des objets représentés. En revanche, Drapeaux (1965) est un jeu optique, l'artiste n'ayant pas hésité à modifier les couleurs de l'emblème national.
Défiant les redites, Jasper Johns aura sans cesse été de l'avant. Entre 1961 et 1964, il adopta une dimension davantage intime et émotionnelle, usant plus volontiers des gris, couleurs d'une mélancolie qui, sans doute, l'habitait à ce moment-là.
Les drapeaux l'auront régulièrement mobilisé : de Drapeau (1957) sur fond orangé, matière très présente et coups de brosse irréguliers, à ses Drapeaux (1987), peints à l'encaustique sur toile avec, parfois, l'ajout d'un objet, un balai par exemple, la constante est évidente. Oubliant volontairement les deux dimensions de la peinture, Johns privilégia une troisième dimension qui, outre ses jeux de couleur omniprésents, conféra à ses peintures une rythmique accaparante.
La deuxième salle du parcours s'ouvre avec Peinture avec deux balles (1960), une œuvre de référence, par laquelle Johns tourne en dérision le culte de la virilité, une autre attaque envers l'Expressionnisme abstrait, ses coups de brosse véhéments et ses formats toujours plus monumentaux.
Quelques sculptures de Johns diversifient ensuite un panorama qui, pour éclectique, demeure prioritairement chromatique à souhait. La troisième salle fait la part belle aux Hachures croisées, qui l'auront retenu une dizaine d'années, de 1973 à 1983. Inspirées par la découverte du motif décoratif d'une pierre d'Afrique du Sud, elles auront convaincu l'artiste d'organiser autrement l'espace de ses investigations.
Des lignes colorées en diagonale et en quinconce le mobilisèrent ensuite. Sa rencontre avec Merce Cunningham l'enjoignit à une fructueuse collaboration avec la chorégraphe. Ceci en parallèle avec les recherches d'artistes comme Frank Stella, Robert Morris, Bruce Nauman.
L'esthétique novatrice de Cunningham engagea les plasticiens à combiner musique, peinture et danse. Un film de 48 minutes, de 1973, Walk Around Time, est révélateur de l'emprise de la musique sur les arts plastiques. En témoigne aussi une grande photo de Timothy Greenfield Sanders, de 1989. Elle réunit John Cage, Jasper Johns et Merce Cunningham.
Dans la rotonde du troisième étage du musée, les dessins et estampes de Jasper Johns, souvent des réinterprétations de ses peintures, témoignent idéalement de la maîtrise technique d'un artiste qui aura presque toujours travaillé par séries sur un même thème. Un travail créatif très réfléchi.
Jasper Johns s'est ainsi exprimé sur ses mobiles : "Peindre, pour moi, est un moyen de définir et de clarifier certaines idées visuelles. D'ailleurs, mes toiles portent souvent l'empreinte de mes hésitations et de mes doutes".
Enfin, une ultime salle témoigne, avec des monotypes, de ses collaborations avec Samuel Beckett, Rauschenberg, Serra, et même Marcel Duchamp.
Une expo florilège de très belle tenue.
Jasper Johns : Night Driver Art contemporain Où Guggenheim Bilbao www.guggenheim-bilbao.eus Quand Jusqu'au 12 octobre
Parution : Catalogue Jasper Johns Night Driver, 225 pages en couleur. Avec, notamment, un essai du commissaire Enrique Juncosa, des contributions de Colm Toibin et Roberta Bernstein, enfin un entretien de l'artiste avec le peintre Terry Winters.