Cécile Coulon : "Des jeunes gens se disent en couple, mais ne se voient jamais. C'est un phénomène tout à fait contemporain"
Deux jeunes obligés de vivre cachés pour des raisons opposées. Comment grandir dans un tel contexte et quelles conséquences pour l'entourage ? "Le visage de la nuit", 10e roman de l'écrivaine française.

- Publié le 26-02-2026 à 11h11

"Il avait sept ans et son visage était pourri." On a déjà lu entame de roman plus attrayante. Mais peut-être pas aussi intrigante. Car les premières pages du Visage de la nuit, le dixième opus de Cécile Coulon, sont déroutantes. Si l'on sait d'emblée qu'au chevet du jeune garçon un guérisseur s'est employé à sauver celui qui risquait d'être emporté par la fièvre, l'on apprend aussi que le prix à payer sera celui d'un visage dévasté à jamais.
Alors que son père fuit, l'enfant sera recueilli par un prêtre, éduqué par Madame, une ancienne institutrice, gravement blessée dans un incendie et qui y a perdu non seulement la vue mais aussi les yeux. Au Fond du Puits, le même hameau que celui où se déroulait son précédent livre, La langue des choses cachées, l'écrivaine de 35 ans qui a grandi dans le Puy-de-Dôme met en scène un monstre et son opposé, un jeune homme d'une sidérante beauté.
L'enfant qui vit reclus n'a le droit de sortir qu'une fois la nuit tombée. Lors de ses pérégrinations dans la forêt, il se liera d'amitié avec une jeune fille, qui n'est autre que la sœur de l'adolescent à la gueule d'ange.
Leur monstruosité provient du fait qu'ils sont presque impossibles à regarder
Vous mettez en scène deux enfants aux physiques on ne peut plus contrastés. Comment définit-on ce qui est beau et ce qui est laid ?
Ce qui définit quelqu'un de très beau ou de très laid, c'est la norme. À quel point cette personne sort ou déborde de cette norme. C'est exactement le cas pour ces deux enfants. Leur monstruosité, qui est bien plus que de la laideur ou de la beauté, provient du fait que, tellement différents des autres, ils sont presque impossibles à regarder.
L'enfant si beau semble dénué d'émotions quand le monstre est habité par ce que l'on pourrait qualifier de beauté intérieure…
Il compense par son immense force intérieure. C'est aussi une question que pose le livre. Ce drame qui lui arrive n'est-il pas une immense chance de développer une intelligence et une sensibilité accrue ? Ce qui fait qu'en tant que lecteur ou lectrice, on finit par oublier complètement son visage et l'on a envie que tout se passe bien pour lui.
Les mannequins expriment tous, globalement, qu'on ne s'intéresse pas à eux pour ce qu'ils pensent.
Pourquoi celui qui est si beau ne pourrait-il pas développer la même force ?
Dans cette monstruosité, il est plus facile d'être trop beau que trop laid. Personne ne cherche à savoir ce que pense et ressent cette beauté absolue. Pour avoir entendu des mannequins témoigner, j'ai été frappée par le fait qu'ils expriment tous, globalement, qu'on ne s'intéresse pas à eux pour ce qu'ils pensent. Ce sont des gens qui travaillent avec leur corps, leur visage. Quand on croise quelqu'un dans la rue et qu'on le trouve beau, ce qui touche en premier, c'est sa manière d'être, quelque chose de visuel. Il s'agit d'une question de présence absolue, pas de ce qu'il dit ou pense. On peut vite être dupé.
Madame, l'ancienne institutrice, dispense un enseignement tout à fait original au jeune garçon qui évoque la méthode Freinet.
L'éducation que l'enfant reçoit est un peu une éducation rêvée. Elle part de l'expérience que l'enfant a vécue. Celle de la couleur du ciel, des saisons qui passent, des animaux, des mots à apprendre. Je ne suis pas allée chercher une méthode d'apprentissage particulière. J'ai simplement imaginé une éducation qui passe par l'expérience avant la théorie. Madame est à la fois stricte et aimante, intelligente et drôle. Étant donné qu'elle ne voit pas, elle ne fonctionne qu'avec son intuition.
Si le livre était un tableau, le prêtre serait ce personnage qui est caché dans les tentures de la toile. Il sait tout, voit tout.
Le prêtre est un personnage qui revient régulièrement dans vos livres. Quel rôle lui attribuez-vous ?
Si le livre était un tableau, le prêtre serait ce personnage qui est caché dans les tentures de la toile. On croit que ce n'est pas le personnage principal et pourtant, il est toujours là. Il sait tout, il voit tout même si on en oublie son importance. C'est lui le personnage principal. On se demande ce qui va arriver au garçon quand il sera adolescent, puis adulte, comment il mènera sa vie. Mais en fait, tout est décidé par le prêtre.
C'est en effet ce dernier qui va le mettre sur la voie de la thanatopraxie.
Qui injecte de la beauté dans la mort.
Vous faites de la forêt un personnage à part entière.
Je lui donne de l'importance parce que c'est un lieu de métamorphose, de rencontres, de liberté. C'est le lieu où le garçon est avec des animaux. Des animaux qui ne le voient pas mais qui sentent qu'il est là. Quant à la jeune fille, elle ne peut pas le regarder de face car il le lui a interdit, mais elle l'aime tout de même. Cette attitude fait référence à un phénomène tout à fait contemporain. Des jeunes gens qui se disent en couple parce qu'ils sont tombés amoureux par le biais des réseaux sociaux, mais ils ne se voient jamais, ne passent jamais de temps ensemble physiquement. C'est une forme d'amour que l'on trouve, depuis une dizaine d'années, dans la tranche d'âge des 17-25 ans.
En général, les gens qui sont capables du pire le sont à plusieurs
C'est dans cette forêt que des jeunes gens vont s'en prendre à l'adolescent. La scène que vous décrivez est d'une violence insoutenable.
Cela a toujours existé. En général, les gens qui sont capables du pire le sont à plusieurs parce qu'ils sont validés par les autres. Je me pose la question – politique – du groupe. À quel point, on est plus solide à plusieurs, mais est-ce que cette solidité n'est pas aussi le foyer d'une grande violence ?
Votre histoire est un conte. Quel rôle donnez-vous à ce genre littéraire ?
Tout d'abord, faire vivre l'histoire le plus longtemps possible. Comme elle n'est pas bornée dans le temps, qu'il n'y a pas de prénom, elle peut prendre place au Moyen-Âge, dans l'Antiquité ou dans le futur. Elle peut être lue par des publics très différents : comprise par des enfants comme par des vieillards. Ensuite, pouvoir raconter les peurs, les joies, les angoisses les plus enfouies, qui sont partagées culturellement, à travers des personnages que tout le monde connaît et reconnaît. Qui sont le monstre, l'institutrice, le prêtre.
Le visage de la nuit | Roman | Cécile Coulon, L'Iconoclaste, 276 pp., 21,90 €, numérique 16 €
"Je n'ai pas peur de l'IA"
Cécile Coulon est une écrivaine populaire et l'on ne peut que s'en réjouir tant ses romans sont, l'air de ne pas y toucher, d'une remarquable exigence formelle. Depuis son arrivée à L'Iconoclaste en 2019, ses livres s'écoulent à plus de 100 000 exemplaires. Il y eut d'abord Une bête au paradis (150 000), ensuite Seule en sa demeure (2021, 110 000) puis La langue des choses cachées (2024, 100 000). L'Auvergnate, née à Saint-Saturnin, dans le Puy-de-Dôme, en 1990, comprend-elle ce succès ? "On est dans une période où l'autofiction prédomine. Ce n'était pas aussi marquant auparavant. Je n'écris pas sur ma vie. J'imagine que cela plaît à un public qui a besoin qu'on lui raconte des histoires." Ce à quoi s'adonne avec brio Cécile Coulon depuis qu'elle a 16 ans, âge auquel elle a publié Le voleur de vie. Sa plume a évidemment évolué ; d'ample, elle est devenue à l'os. Cela lui vient-il naturellement ? "Cela demande un gros travail. Je me relis à voix haute et j'entends alors tout ce qui est superflu. Cela me permet de dégraisser mon texte."
La romancière, nouvelliste et poétesse est allée à bonne école. "Les grands classiques de King ont été mes lectures formatrices. Et puis, dans Écriture, Mémoires d'un métier (On Writing : A Memoir of the Craft, 2000), l'écrivain américain prodigue divers conseils comme celui de faire attention aux adverbes. Ils prolifèrent beaucoup trop vite dans les textes et ça les alourdit. Il n'y a pas qu'une façon d'écrire de la fiction, mais pour quelqu'un qui débute, ce livre peut être une mise en piste."
Importance de la première phrase
Quand on lit la première phrase du Visage de la nuit (voir ci-dessus), on se demande si Cécile Coulon y a longtemps réfléchi. "Oui. Si je ne l'ai pas, je vais mettre un temps fou à la chercher. Si elle n'est pas assez puissante, j'ai l'impression que mon livre ne décollera pas. Je veux y mettre de l'énergie, de la vivacité et je souhaite, d'une certaine façon, qu'elle dise au lecteur, à la lectrice, 'si vous me suivez, c'est parti pour l'aventure'".
Elle peut mettre un temps fou à chercher sa première phrase, vient-elle de reconnaître. Afin de, peut-être, gagner du temps, ne lui est-il jamais venu à l'idée de faire appel à l'intelligence artificielle ? "J'ai essayé, juste pour l'expérience, en lui demandant d'écrire un paragraphe à la manière de Marie-Hélène Lafon ou de Cécile Coulon. Pour l'instant, elle n'y arrive pas. Peut-être dans 5 ou 10 ans…" Ceci étant, la romancière n'a pas peur de l'IA. "Cela m'évoque l'arrivée de la télé, quand tout le monde croyait qu'elle allait tuer la radio. Je pense que ça va valoriser les gens qui travaillent dans la création. Dans nos métiers, on devrait être les premiers à en avoir peur. Or, je me dis que ça va fonctionner comme un coach sportif. Ce que l'IA apporte, c'est de l'inhumanité. Elle reproduit. Elle n'est pas force de décision, de création. Elle donne une réponse rapide à un problème sur le moment." Et Cécile Coulon d'étayer son propos en se servant d'exemples puisés autour d'elle. "Je connais quatre personnes qui utilisent l'IA comme psy et qui y voient un support incroyable. Effectivement, c'est incroyable. Ma femme, qui est thérapeute, m'a expliqué que l'IA donne une réponse instantanée à un problème qui est là depuis des années. En revanche, elle ne donne pas la marche à suivre pour mieux se sentir par la suite."