Marie-Hélène Lafon : "Je n'ai jamais considéré que l'être humain était un tel chef-d'œuvre qu'il avait vocation à se perpétuer éternellement"
L'autrice du Cantal, Prix Renaudot pour "Histoire du fils", ouvre, ce vendredi, la 12e édition de l'Intime festival de Namur.
- Publié le 29-08-2024 à 11h58

"On adore Marie-Hélène Lafon", s'emballait Chloé Colpé, co-fondatrice de l'Intime festival au moment de nous présenter la 12e édition. "C'est un personnage à absolument découvrir." L'autrice française (Joseph, Mo, Les Derniers Indiens, prix Renaudot pour Histoire du fils…) a quitté son Cantal natal où elle passe "dix semaines dans l'année", pour venir à Namur célébrer la littérature sur scène. Vendredi, la comédienne Anne-Lise Heimburger lira, d'abord, Les Sources*** (Buchet Chastel), son dernier roman sur les violences conjugales. Samedi, Marie-Hélène Lafon participera à un entretien. La Libre a interrogé l'écrivaine pour parler de son œuvre, de la vallée de la Santoire et des souffrances monde paysan, celui de son frère et de ses parents.
Connaissiez-vous l'Intime festival ?
J'en avais déjà entendu parler. J'y avais déjà été invitée, mais c'est une date un peu particulière pour moi, car c'est la rentrée scolaire. Et je suis encore professeure pour une année. Cette année, ça a été compatible. De surcroît, les organisatrices sont très persuasives. Dès qu'on s'entretient avec elle, on comprend qu'il s'agit vraiment d'un festival et pas d'un salon. C'est un endroit pour lire, se rencontrer, discuter et pas du tout ce rituel auquel je refuse de me plier qui consiste à attendre le client derrière une pile de livres.
Vendredi soir, votre texte "Les Sources" sera lu par la comédienne Anne-Lise Heimburger. Est-ce un exercice que vous appréciez ? Est-ce intimidant ? De même, quelle place tient l'oralité dans votre écriture ?
Le fait qu'un texte soit lu à voix haute devant un public, ça correspond presque à une vocation des textes que j'écris. Mes textes sont extrêmement travaillés à l'oral. Je lis et relis de nombreuses fois chacune de mes phrases à voix haute pour essayer de les rendre le plus juste possible du point de vue du rythme. J'aime lire aussi à voix haute mes propres textes ou ceux d'autres personnes en public. La première fois où je me suis retrouvée dans cette situation, j'ai été intimidée. Puis, très vite, je me suis rendu compte que ça mettait le texte à distance. J'aime beaucoup cette migration du texte que cela opère. Ça me permet de le partager également. Comme on partage le feu, le pain ou un repas. Ça nourrit et ça rassemble. On en a extrêmement besoin.
Pas de misérabilisme, pas de pathos, pas de jugements, pas de commentaires, de psychologie. Pas de "pitié dangereuse" qui consiste à dépiauter les plaies des autres en y prenant un certain plaisir en escomptant que le lecteur fasse la même chose.
Qu'ont en commun vos personnages selon vous ? Quand on lit "Mo", "Joseph", il y a beaucoup de solitude et de souffrance ?
Tout à fait. La solitude et une difficulté à dire les choses, un empêchement à dire ce qu'on ressent. Quand bien même ce n'est pas de la souffrance. Mo et Joseph ont beaucoup de points communs. Alors que l'un est ouvrier agricole né dans le Cantal, que l'autre s'appelle Mohamed. Le point commun entre tous mes personnages, je crois que c'est ce que j'appelle "l'insularité". Ce sont des îles. Ils ont du mal à sortir d'eux-mêmes et à être entre en lien avec autrui. Il y a de la souffrance, mais on n'est pas dans la souffrance absolue non plus.
Il n'y a pas de misérabilisme en effet. Ce qui ne doit pas être évident, car ces histoires sont très dures. Comment vous y prenez-vous ?
Vous avez raison de souligner ce point. Pas de misérabilisme, pas de pathos, pas de jugements, pas de commentaires, de psychologie. Pas de "pitié dangereuse" qui consiste à dépiauter les plaies des autres en y prenant un certain plaisir en escomptant que le lecteur fasse la même chose. Il faut se tenir à carreaux, j'appelle ça la corde raide. Le livre Joseph parle de violence en milieu conjugal rural, d'alcoolisme… Ce sont des matières dans lesquelles le pathos et le voyeurisme sont insupportables, bien que très courants. Souvent, il faut enlever un adverbe, un adjectif. Dans Les Sources, les scènes de violence existent, mais à aucun moment je ne place le lecteur en position de voyeur, comme s'il était en train d'assister à la scène. Ce serait indigne. J'accorde une importance extrême à la précision des détails matériels pour incarner les choses, les faire ressortir. Car je ne veux pas de pathos mais, en revanche, je n'ai rien contre les émotions.
J'ai envoyé Liturgie à Pierre Michon qui a eu la gentillesse de me répondre. Il m'a poussée. C'était fondamental du point de vue symbolique.
Votre premier texte s'appelle "Liturgie". Vous y décrivez notamment une scène dans laquelle une fille, soumise à l'autorité du père, lui lave le dos chaque dimanche. Comment ce texte est-il né ?
J'avais écrit la première phrase : "Le dimanche matin, il fallait lui laver le dos". Je suis allée au bout quasiment d'un seul jet. Ce texte est sorti comme cela. Il était prêt en quelque sorte. C'était une manière d'inscrire le travail que j'allais faire par la suite dans les matières qui sont les miennes. Quoi que je fasse. C'est-à-dire le monde paysan, les relations de famille, le corps… On m'a fait remarquer d'ailleurs que la scène était à la limite de l'incestueux même si je ne le percevais pas comme cela à l'époque. Ce texte s'est vraiment imposé. C'est vraiment le texte séminal, c'est un texte source.
En vous lisant, on pense à Pierre Michon. On a découvert en associant vos deux noms sur Internet que c'était "Vies minuscules" qui avait changé votre vie. Pourquoi ?
Vies minuscules et La Grande Beune. J'ai découvert son existence un an avant d'avoir commencé à écrire. Avec Richard Millet (La Gloire des Pythre) et Pierre Bergounioux (Miette), je les appelle le triangle des Bermudes. Ces écrivains étaient contemporains et faisaient une œuvre, de façon très différente, à partir d'une matière qui était le monde paysan et rural. Ils l'avaient quitté et c'était mon cas. Mon frère a été paysan dans la ferme de nos parents jusqu'en 2018. C'est presque en ligne directe vous voyez. J'ai commencé à écrire tard, car j'avais 34 ans. Je voulais écrire depuis toujours, mais je ne le faisais pas… Par manque de confiance. Avec une angoisse immense de ne pas être à la hauteur. La lecture de ces trois-là m'a précipitée dans le mouvement, je me suis dit : "Cette fois-ci, il faut y aller." J'ai commencé, fait et puis j'ai continué. Ils ont changé ma vie. J'ai d'ailleurs envoyé Liturgie à Pierre Michon qui a eu la gentillesse de me répondre. Il m'a poussée. C'était fondamental du point de vue symbolique.
Avez-vous pensé, petite, ado, à devenir un jour paysanne, à rester dans le Cantal ?
Jamais. Je suis née en 62. Les filles dans le type de paysannerie dans laquelle j'ai grandi – familiale, petite propriété en zone de montagnes dans le Massif Central, isolée – quand il y avait plusieurs enfants, quand il y avait des filles, il était évident qu'elles ne resteraient pas paysannes. S'il y en avait un qui restait, c'était le garçon. Soit, elles feraient des études, soit elles rentreraient à la poste. Elles feraient autre chose. C'était sociologique, économique, historique. J'aurais pu partir moins loin : ça a été Paris, mais j'ai été emportée par un mouvement qui me dépasse complètement. C'est une des multiples variantes de l'incommensurable et interminable exode rural.
Quand j'ai commencé à écrire, je ne me suis pas posé la question, je savais que si un jour j'écrivais, j'écrirai à partir du lieu et du milieu d'où je venais.
Comment vous êtes vous mise à lire ?
À l'école. Je dois tout à l'école. J'ai adoré, je m'y suis sentie très bien très vite. Le livre était une denrée rare à cette époque et dans ce milieu. J'aimais l'école, j'étais bonne élève, ma sœur et moi, on a eu des bourses et pu faire des études supérieures. On est toutes les deux profs. Elle d'histoire-géo et moi de lettres classiques. Devenir fonctionnaire, c'était le but. Cette chanson "La Montagne" de Jean Ferrat le dit en 3 minutes, beaucoup mieux que moi…

Bien que vivant à Paris, vous êtes toujours liée au Cantal où vous avez grandi ?
J'y passe dix semaines par an à peu près. J'ai acheté une maison, que j'appelle mon terrier. Quand je serai à la retraite, dans un an, j'irai encore plus régulièrement. Quand j'ai commencé à écrire, je ne me suis pas posé la question, je savais que si un jour j'écrivais, j'écrirai à partir du lieu et du milieu d'où je venais. Sans donner dans l'autobiographie directe et explicite. C'était incontournable.
Pourquoi est-ce important de planter le décor de vos livres dans votre région et de raconter le monde rural, paysan ?
Il faut inscrire une trace de ce qui est toujours donné comme étant voué à disparaître. On est tellement en mutation que ceux qui sont au centre et l'objet de la mutation, ont le sentiment qu'ils sont en train de crever. Je ne suis pas une spécialiste du monde paysan, une porte-parole, mais puisque le hasard de ma naissance m'a placée en position de témoin, j'essaie d'inscrire une trace aussi précise et juste que possible.
Dans "Pays perdu", Pierre Jourde avait décrit la vie d'un village auvergnat. Il s'était fait agresser, caillasser par les habitants du village quand il était rentré pour les vacances. Vous décrivez des choses dures sur votre région. Y a-t-il un risque d'autocensure ?
En ce qui me concerne, ça ne s'est jamais produit. Peut-être y a-t-il une forme d'autocensure de ma part, j'en suis tout à fait capable. Dans mon livre Joseph, j'évoque la question de l'alcoolisme qui a provoqué l'affaire de Pays perdu. J'ai longtemps tourné autour de ce livre que je n'écrivais pas car je savais que si j'écrivais un récit de vie d'ouvrier agricole, il faudrait que je passe par l'alcoolisme. Je ne pouvais pas faire comme si ça n'existait pas. J'ai fini par trouver un moyen de le présenter en le situant dans le passé, il s'en est sorti. Je dis les choses avec suffisamment d'intensité, de précision et d'une certaine manière de violence, mais je ne m'appesantis pas. Je laisse des blancs, des silences.
Même moi, quand je feuillette dans mes textes, je me dis parfois : mon Dieu, mais pourquoi je suis compacte comme cela ? Le récit est bandé comme un arc.
En général, vous écrivez en bloc, quasiment sans retours à la ligne. Est-ce réfléchi ?
Non. J'écris compact, serré et de temps en temps, j'introduis une respiration. Il n'y a pas de chapitres, quelques parties. C'est très lié à la rythmique profonde du texte. Je travaille beaucoup le rythme, la respiration de chaque phrase et chaque phrase est insérée dans une coulée textuelle comme je les appelle. Comme un peu comme une coulée volcanique avec son énergie propre. Même moi, quand je feuillette dans mes textes, je me dis parfois : mon Dieu, mais pourquoi je suis compacte comme cela ? Le récit est bandé comme un arc.
Outre les thèmes, quelles conséquences votre enfance dans le Cantal a eues sur votre écriture ?
Je pense que mon enfance paysanne a donné le côté très incarné, le côté charnel de mon écriture. J'ai grandi dans une ferme avec des sensations fortes, des impressions fortes et un engagement très fort du corps. On avait un rôle actif dans la ferme. J'ai un rapport au travail d'écriture qui, par bien des aspects, relève du travail paysan. Je rumine très très longtemps avant de me lancer dans le chantier. Les matières qui vont devenir ensuite mes livres mûrissent en cave profonde comme les fromages que mes parents et grands-parents ont fabriqués, je dis volontiers que la phrase c'est comme un fil de fer barbelé que vous tendez quand vous faites une clôture. La métaphore agricole me vient naturellement à l'esprit. Une certaine façon d'être avec son corps dans le monde et ces gestes dans le travail, a façonné mon rapport au travail d'écriture.
Dans "Les Sources", cette femme est enfermée dans un couple toxique, avec trois enfants. Vous n'avez jamais voulu avoir d'enfant. Très vite, vous avez eu conscience que le couple et la maternité pouvaient aussi être durs et avilissants pour une femme ?
Ça va vous paraître étrange comme réponse, mais ce refus radical pour lequel je n'ai aucun regret, a toujours été là. Ce refus peut être lié à des situations observées autour de moi. C'est François Mauriac qui disait que les romanciers sont des enfants espions. C'est-à-dire qu'ils ont l'œil. J'avais sans doute un peu l'œil pour voir des destins de femmes que je n'enviais pas. Je ne me le formulais même pas. Je n'ai jamais considéré, non plus, que l'être humain était un tel chef-d'œuvre qu'il avait vocation à se perpétuer éternellement. Pourquoi pas les arbres, les papillons plutôt que nous ? Pourquoi continuer toujours, nous, l'être humain ? J'avais formulé ce genre de choses quand j'avais 12 ou 13 ans. Il y a un faisceau de raisons qui ont fait que les choses sont ce qu'elles sont.
Comment faites-vous pour écrire tout en exerçant votre métier de professeure ?
J'écris quand je peux. Je fais feu de tout bois, car j'ai toujours écrit en faisant autre chose. Je n'ai jamais eu tout mon temps à consacrer à l'écriture. J'écris au débotté, quand je peux. Sur les 25 dernières années, je me demande où, quand, comment j'ai trouvé le temps et l'énergie d'écrire tous ces livres. Je l'ai trouvé, car ça m'était nécessaire.
L'Intime festival se déroule au Théâtre de Namur, du vendredi 30 août au dimanche 1er septembre.
Infos et réservations : https://intime-festival.be/
