Composé autour d'un violoncelle, "Suite inoubliable" d'Akira Mizubayashi revient sur les années de guerre au Japon
Le livre est composé en chapitres intitulés comme les mouvements des six suites pour violoncelle seul de Bach : Prélude, Allemande, Courante, Sarabande, Menuet I et II et Gigue.

- Publié le 05-10-2023 à 17h00

Akira Mizubayashi est un superbe exemple de mariage fécond entre deux cultures qu'a priori tout pourrait opposer. L'écrivain vit et travaille au Japon mais écrit directement en français dans une langue limpide. On se souvient de son magnifique livre Mélodie : Chronique d ' une passion (2013) : l'histoire autobiographique d'un homme et de son chien, du lien extrêmement fort, presque amoureux, entre lui et sa chienne, Mélodie.
Au centre de son nouveau roman, Suite inoubliable, il y a cette fois un violoncelle exceptionnel, un Matteo Goffriller de 1712, l'équivalent d'un Stradivarius pour un violon. Et le livre est composé en chapitres intitulés comme les mouvements des six suites pour violoncelle seul de Bach : Prélude, Allemande, Courante, Sarabande, Menuet I et II et Gigue. Le roman mêle les cultures japonaise et européenne et revient sur les quinze terribles années de guerre, de 1931 à 1945, quand le Japon s'est fourvoyé dans la démence guerrière.
Au départ, il y a un jeune prodige japonais, Ken Mizutani, qui a reçu en prêt ce violoncelle si précieux grâce à un prix remporté en Europe au concours international de Lausanne en 1939. Au Japon, où il se produit en pleine guerre que les intellectuels haïssent, il rencontre une luthière française, Hortense Schmidt, autant fascinée par ce musicien que par son violoncelle.
Jumeaux
Akira Mizubayashi nous raconte cette époque peu connue chez nous et les formes de résistance qu'il y eut à l'impérialisme guerrier du pays. Ken Mizutani joue à Tokyo dans un quatuor, mais interprète aussi, pour la seule Hortense Schmidt, la première suite de Bach. Le violoncelle dont on dit que c'est l'instrument qui imite le mieux la voix humaine, mène à la passion amoureuse. Elle unit une nuit le jeune prodige Ken et la luthière Hortense avant que Ken ne doive partir au combat et y meure rapidement.
Avant de rendre en Europe le précieux Goffrieler de couleur rouge cerise sombre, Hortense Schmidt en réalise un double parfait. Elle nomme les deux violoncelles jumeaux Pax animae (la paix face à la guerre) et Amor. "J'allais m'adonner à un travail à la fois de titan et de bénédictin qui me permettait d'avoir toujours auprès de moi les souvenirs peu nombreux mais d'une densité existentielle étourdissante de Ken Mizutani, un jeune violoncelliste japonais qui a laissé dans le firmament mondial l'empreinte indélébile de son génie".
Septante ans plus tard, une luthière découvre dans ces deux violoncelles des mots cachés par Hortense : la dernière lettre envoyée par Ken et la notice qu'elle a rédigée pour garder la trace de cet amour.
Ce passé resurgit alors et bouleverse les derniers survivants de cette époque, qui ont connu Ken Mizutani, et elle stupéfie la jeune luthière qui se découvre petite-fille d'Hortense Schmidt.
La musique apporte dans ce livre le lien entre les époques, les générations et les pays. On reste fasciné de voir que le génie de Bach touche tout aussi bien des Japonais, même éduqués dans un autre monde.
Le charme du livre est ce mélange de belle langue française et de vie quotidienne au Japon, entre les arbres en fleurs, les petites maisons silencieuses, la guerre impériale, la politesse exquise.
⇒ Suite inoubliable | Roman | Akira Mizubayashi | Gallimard, 246 pp. 20 €, numérique 15 €
EXTRAIT
"J'ai opté pour Pax animae, la paix de l'âme. Dans un monde où la raison s'égarait au profit du déferlement du fanatisme, où les libertés fondamentales, la liberté d'expression et de conscience, étaient bafouées, l'âme souffrait, criait et, finalement, se brisait. Ken, à n'en pas douter, recherchait la paix de l'âme."