Mort à Venise, Richard Wagner avait une dernière volonté: malgré les efforts de sa famille, celle-ci n'a pu être respectée que durant 30 ans
Morts emblématiques (5/5). Il est une fin dont personne ne réchappe. La mort, pourtant loin de sonner le glas d'un destin, a fait entrer certains artistes dans la légende. Le 13 février 1883, le plus allemand des compositeurs meurt dans la cité des Doges. La légende peut commencer.
- Publié le 31-07-2023 à 14h00
- Mis à jour le 31-07-2023 à 14h08

Mort à Venise ? Oubliez Thomas Mann, qui n'écrira qu'en 1912 la nouvelle qui inspirera un film à Visconti et un opéra à Britten. Quand Richard Wagner, à quelques semaines de son septantième anniversaire, rend le dernier soupir, emporté à 69 ans par une crise d'angine de poitrine, au Palazzo Vendramin, sur le Grand Canal, il est là pour travailler.
La Venise du XIXe siècle n'a plus la renommée internationale qu'elle avait sous le gouvernement des Doges, et l'époque est révolue où les plus grands compositeurs italiens – de Monteverdi et Cavalli à Verdi, en passant par Rossini – y créaient leurs opéras. Mais le tourisme de masse est bien loin d'avoir été inventé, et la ville peut faire figure de belle endormie. Plus belle sans doute que Bayreuth, cette très modeste bourgade de l'est de la Bavière où le très volontariste compositeur avait, douze ans plus tôt, jeté les bases de ce qui deviendrait, après sa mort, un empire musical.
Treize opéras seulement
Loin des 25 opéras laissés par son contemporain Giuseppe Verdi – tous deux sont nés en 1813 –, Richard Wagner n'en a achevé que 13. Certes, souvent longs – on peut dépasser les quatre heures – et entièrement de sa main, livret et partition. Mais c'est finalement une productivité limitée à l'échelle des autres grands noms de la musique, d'autant qu'il a renié les trois premiers. Toute sa réputation repose sur dix opéras : Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Isolde, Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg, les quatre épisodes de la Tétralogie (L'Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux) ainsi que Parsifal.
Point central de la postérité : Wagner a à ce point conçu ses opéras comme des œuvres d'art totales qu'il a même voulu bâtir le théâtre dans lequel ils devraient être représentés. Un projet de folie, rendu possible grâce au roi Louis II de Bavière, et qui, au départ, n'aurait dû être que provisoire. Mais le Festspielhaus est toujours là, lieu mythique par sa situation (au sommet d'une colline), son architecture, sa beauté et son histoire. Chaque été, on y joue les fameux dix opéras. De quoi en faire La Mecque des amateurs de Wagner, même si le festival a perdu son statut de référence.
Le mythe familial
Le mythe tient aussi à sa dimension familiale : à la mort de Wagner, c'est sa veuve Cosima qui lui succède. Elle cédera les rênes à leur fils Siegfried, qui lui-même transmettra le flambeau à son épouse Winifred. Bien trop proche d'Hitler, elle sera écartée après la guerre, et la direction du festival reviendra à leurs deux fils, Wieland et Wolfgang. Le premier, plus talentueux, mourra assez vite, mais le second gardera le pouvoir jusque 2008, avant de le céder à deux de ses filles : Eva, qui a dû rapidement se retirer, et Katharina, l'arrière-petite-fille aujourd'hui détestée pour sa propension à choisir des metteurs en scène provocateurs qui trahissent le message initial sans apporter grand-chose à la place.
À la mort de Wagner, son corps fut rapatrié en train de Venise jusqu'à Bayreuth. Les habitants étaient massés pour saluer le cercueil, tiré sur un affût de canon de la gare jusqu'à la maison qu'il avait fait construire. Il avait obtenu l'autorisation d'être enterré dans son jardin, et c'est toujours là qu'il repose aujourd'hui, le culte se perpétuant entre cette Villa Wahnfried et le Festspielhaus.
La perpétuation de la légende
Wagner avait voulu que Parsifal, son dernier opéra, ne soit joué nulle part ailleurs qu'à Bayreuth. Cette interdiction fut respectée jusqu'à la fin de l'année 1913, le droit d'auteur n'étant alors protégé que trente ans après la mort du créateur. Cosima et le clan Wagner tentèrent d'obtenir une modification de la législation pour prolonger cette protection (aujourd'hui, elle est de 70 ans), mais en vain. Du coup, dès le 1er janvier 1914 et parfois même aux premières heures de la journée, une série de théâtres dans le monde mirent Parsifal à l'affiche. Contre la volonté formelle du compositeur, mais en garantissant évidemment la perpétuation et la dissémination internationale de sa légende.