"Certains jeunes vont être condamnés, mais cela ne réglera pas le problème. Ils n'ont plus conscience de la gravité des actes qu'ils posent"
Éducateur depuis 25 ans, Ismaïl réagit aux propos de Michel Goovaerts, chef de corps de la zone de police Bruxelles capitale – Ixelles. Celui-ci, dans La Libre, alerte quant à l'utilisation de plus en plus fréquente de pétards et de feux d'artifice à l'égard des forces de l'ordre.

- Publié le 20-01-2025 à 09h27
- Mis à jour le 20-01-2025 à 12h35

Pour être plus sincère, Ismaïl préfère se munir d'un prénom d'emprunt. Soit. Il travaille tout de même depuis 25 ans avec les jeunes des quartiers de Bruxelles et en a vu passer, des trajectoires.
"Honnêtement, je ne sais pas si on assiste à davantage de violences qu'il y a dix ou quinze ans, commence-t-il. À l'époque, vous aviez déjà des voitures brûlées ou poussées dans les stations de métro. Aujourd'hui, évidemment, c'est plus difficile d'ouvrir une voiture, et la Stib a installé des portiques…" Ce qui a changé, c'est la facilité avec laquelle il est possible de se munir de mortiers, pétards et feux d'artifice. "On peut en acheter sur Internet et d'autres vont en chercher en Allemagne, au Lidl, et les revendent ici via les réseaux sociaux."
L'utilisation de ces pétards, parfois à l'encontre de la police ou des pompiers, procède d'un effet de groupe et de la banalisation de la violence, croit Ismaïl. "De plus, ces jeunes constatent que dans d'autres quartiers plus cossus, beaucoup de familles qui bénéficient d'un jardin utilisent chez eux des feux d'artifice. Et ils ne voient pas pourquoi ils ne pourraient pas les utiliser eux aussi. Dans les communes plus pauvres, la frontière entre espace public et privé est beaucoup moins nette. La rue, le parc, ces jeunes y sont tous les jours, en famille, entre amis pour jouer au foot, passer leur journée. C'est chez eux, en quelque sorte."
La génération Adil
"Alors, poursuit l'éducateur, quand on interdit ces pétards, ils le vivent comme une contrainte à enfreindre et une injustice – 'une de plus'. D'autant que les rapports entre jeunes et policiers sont des rapports de confrontation. Ces jeunes ont le sentiment d'être sans cesse visés, provoqués voire harcelés par les policiers."
La jeune génération des quartiers de Bruxelles est encore marquée par l'affaire "Adil", du nom de ce jeune Anderlechtois de 19 ans percuté mortellement par un véhicule de police, le 10 avril 2020, alors qu'il était pourchassé par la police. "Ce décès fut vécu comme une véritable injustice et il reste dans les mémoires. Alors, comment pensez-vous que les jeunes qui ont suivi cette affaire parlent des policiers à leurs petits frères ?"
C'est difficile, souligne Ismaïl, de déjouer de telles considérations et généralisations. Que ce soit dans la tête de certains jeunes ou de certains policiers. Du coup, quand des pompiers en uniforme accompagnent la police sur le lieu d'une confrontation, il y a souvent de la confusion et ils sont également visés.
Les bombes de Gaza
Inutile donc de lire dans ces violences des conflits liés à la drogue ou à la défense de territoires. Elles seraient plutôt le fruit d'un cocktail composé de phénomènes de groupes, de la volonté de tester les limites, de se confronter avec les autorités. Le tout sur fond de sentiment d'injustice et de banalisation de la violence.
"La rue reste l'espace de socialisation pour les jeunes. Et je pense qu'ils y sont trop peu outillés pour gérer, penser, recontextualiser tout ce qu'ils y entendent et qui provient des réseaux sociaux. Quand ils regardent ensemble une vidéo de l'armée israélienne qui bombarde Gaza sans que l'Occident ne réagisse, ils ne comprennent pas pourquoi on vient les ennuyer alors qu'ils font éclater un feu d'artifice pour s'exprimer. En fait, ils n'ont plus conscience de la gravité des actes qu'ils posent."
"Certains de ces jeunes vont être condamnés parce qu'il faut condamner, conclut Ismaïl, mais cela ne réglera pas le problème. Dans un an cela recommencera. Et ce n'est pas quelques policiers en plus qui régleront les choses. Dans nos quartiers de bétons, tués par le crack et l'héroïne, abîmés par les marchands de sommeil, paupérisés, c'est tout le tissu social qu'il faut rebâtir."
Beaucoup de jeunes associent la police à la répression
Professeure et directrice du service de psychologie de la délinquance à l'ULiège, Fabienne Glowacz explique à son tour ce phénomène en énumérant différentes causes. "Il interroge le rapport que les jeunes entretiennent avec la police. Si l'on s'appuie sur une enquête réalisée en 2020 par le Forum des Jeunes auprès de 1400 jeunes Belges francophones, on découvre que 70 % de ceux-ci associent la police aux notions de répression et de sanction, davantage qu'à la protection et à la sécurité. Beaucoup de ces jeunes se sentent en effet l'objet de discriminations. Cette perception s'appuie sur des faits avérés, tout comme sur des représentations collectives négatives envers les autorités, notamment relayées et amplifiées par les réseaux sociaux."
Cette perception négative peut croître dans un terreau fertile : le sentiment d'injustice qui règne au sein de quartiers dits populaires. "Dans ces quartiers, la jeunesse peut percevoir la police comme responsable de leur exclusion sociale. Et alors que les pompiers bénéficient d'une image plus positive, ils peuvent être assimilés lors des évènements à des représentants de l'ordre et à des figures d'autorité."
Face à ces représentants, peut naître de la violence, encouragée par des effets de groupe. "L'adolescence est une période de la vie où l'on cherche à s'inscrire dans des dynamiques de groupe qui conduisent à la banalisation et la légitimation du recours à la violence."
Pour faire face à de tels phénomènes, Fabienne Glowacz insiste sur la prévention, c'est-à-dire le dialogue entre les forces de l'ordre et les jeunes.